Allons enfants de la fratrie.

Vendredi soir à Paris la violence s’est manifestée dans toute son horreur et depuis nous ne pouvons plus faire comme avant : nous la couler douce, boire un coup, manger un bout, taper dans un ballon, aller au ciné voir un bon film ou au théâtre assister à la représentation d’un spectacle.

Samedi soir à Bruxelles, une alerte de degré 4 nous a empêchés de continuer à jouer et à rêver, de faire comme si. Le théâtre a dû fermer ses portes et on n’a pas eu droit au spectacle.

Les sirènes ont hurlé dans la nuit comme les loups dans la montagne ; ils sont sortis de leur grotte pour entrer dans Paris. Nous pouvions jusque-là nous promener dans nos villes en faisant comme s’ils n’y étaient pas et aujourd’hui, les voilà à nos portes, à nos tables peut-être. On ne peut plus les ignorer, on ne peut plus faire comme si.

Allons enfants de la fratrie. On croyait les loups ailleurs, mais ils sont par ici.

Ils ne sont qu’une poignée de jeunes gens mal mûris qui ont pourri sur notre sol. Ils ont fait le pari de la mort sur la vie. Il en faut de la haine de la vie et de la certitude divine pour aller ainsi convaincus à la mort. Il en faut de la haine de l’autre qui prend la vie à la légère et ne se soucie ni des dieux ni des hommes autres qu’eux-mêmes, pour les emporter avec soi explosés en mille morceaux dans la nuit des temps.

Endoctrinée et fanatisée à distance, cette poignée de jeunes gens vient grossir les rangs de ces enfants qu’on arme au plus tôt c’est le mieux, et qu’on prépare à la guerre. Ils sont là devant nos yeux et depuis longtemps, armés jusqu’aux dents et prêts à se faire exploser la gueule en même temps que d’en faire exploser quelques-unes d’autres sur leur passage.

De l’autre côté, où on se la coule douce, où les enfants sont faits de la pâte d’amour, on sort les armes et l’artillerie lourde. On est dans la guerre – le mot est employé. Deux camps s’affrontent tout en discourant pour éviter la stigmatisation. Sûr qu’il faut faire quelque chose et ne pas continuer comme ça. Mais est-ce la guerre encore et toujours qu’il faut faire ?

Allons enfants de la fratrie, entendez-vous mugir les féroces soldats ? Ils viennent de partout, ils sont partout, comme les loups.

Je suis née en France, comme d’autres sous les bombes, au pays de Jaurès, sur ses cendres encore vives et ses discours dans les oreilles. Jaurès dont on usurpe et détourne les mots et qui fut assassiné pour aller faire la guerre, la première dit-on.

Je suis née au siècle dernier sous un climat d’après guerres – celle de 40 que mes parents avaient vécue, après celle de 14 que leurs parents avaient vécue après celle de de 70 du siècle d’avant que leurs parents avaient vécue.

J’entendais gronder au loin encore les guerres d’Indochine, d’Algérie, d’Afrique, d’Espagne, du Japon, de Corée, celle des juifs et des arabes, celle de Russie, de Napoléon, celle de cent ans et de six jours, celles des indépendances et celles des indexions. Il y avait aussi le bruit des révolutions et celui des dictatures.

On médaillait dur du temps de mon enfance, on décorait ferme, on engageait dans l’armée au nom de la patrie et de la liberté. On partait la fleur au fusil, le drapeau de la patrie tatoué dans la poitrine, et on revenait en berne, vaincus ou vainqueurs. La France était gouvernée par un général de l’armée, jusqu’au jour où une soixante-huitarde a débarqué avec ses slogans à la con, du type l’imagination au pouvoir, sous les pavés la plage et ce genre de conneries qui ne veut rien dire, mais qui vous emballent une jeunesse quand elle en a marre d’un vieux monde qui baigne toujours dans le même sang, et qu’elle rêve d’en construire un nouveau pour se la couler douce, s’habiller, penser et dire ce que bon lui semble, jouer, rire et s’amuser.

Dans ce nouveau monde, bien sûr, il y eut encore et encore des guerres et des guerres, celles en vrac et sans chronologie des Balkans, d’Afghanistan, d’Iran, d’Irak, de Syrie, de Tchétchénie, du Rwanda, et des tas d’autres. Que celles que j’oublie me pardonnent. Des tas de guerres, des guerres lointaines dans des pays inconnus. Des guerres civiles, des guerres de religion, des guerres d’état, de civilisation, des guerres économiques, idéologiques, atomiques, des guerres pour des tas de causes dont certaines durent tellement longtemps, qu’on ne sait même plus ni pourquoi ni comment elles ont commencé.

Des slogans à la con, ça change le visage de la vie. On est en mai 68 et durant l’été qui suit, on se retrouve dans la position inversée, aux portes de 69. On met à bas les petites culottes et les pantalons. Vive les petits culs nus sous les jupes et les zizis à l’air dans les prés fleuris. Vivons en PEACE AND LOVE. On a du mal à croire, si on ne l’avait vécu, qu’une telle gnangnanerie d’enfants, illuminés et chevelus, arrêterait une guerre qu’on disait pire que toutes, atroce, celle du Vietnam.

On voyait sur une photo une enfant affolée courir nue, le long d’une route où des bombes de napalm pleuvaient et obscurcissaient le ciel et nous étions cet enfant. On voyait débarquer des people en bateau pour fuir leurs dictatures, et on les sauvait de la noyade pour se sauver soi-même. On était ces enfants ou on aurait pu l’être, si on n’était né ici plutôt que là.

Je suis aujourd’hui dans la chair de la réalité que je voulais oublier au profit de mes rêves, car je sais de quoi la réalité est faite. Comme tout ce qui est vivant sur terre, je suis une rescapée de toutes les guerres du monde. Je suis une survivante qui est passée entre les mailles d’un filet tendu depuis des siècles et des siècles. Je suis une résistante et une riche héritière née sur un sol où la paix a été conclue, où des accords ont été passés avant d’être dépassés, des drapeaux blancs brandis avant d’être remisés, des murs dressés les uns contre les autres avant d’être démolis, puis reconstruits. Je suis l’enfant désarmée de la résistance, alimentée au lait « du plus jamais ça » et j’ai fait semblant d’y croire pour pouvoir vivre, et à force de faire semblant j’y ai cru. Ces guerres passées et lointaines n’ont jamais été les miennes, leurs jeux de balles ne m’ont jusqu’ici pas atteintes et j’ai pu continuer à jouer et à rêver.

La guerre, c’est dégueulasse. Ce n’est pas propre. C’est sale et ça pue. Ca permet tout, les viols et les tortures, les emprisonnements et les abus, les perversités et les déviances. Les guerres ça fait de la chair une bouillie infâme, de la cervelle un lieu dévasté, des crânes explosés, des membres arrachés, des boyaux à l’air, des langues arrachées, des corps mutilés.

La guerre c’est libérateur de tous les monstres qui sont comme les loups partout. Je n’ai pas besoin de la vivre pour le savoir. Je l’ai jusqu’ici démocratiquement évitée, mais rien n’est jamais acquis.

Ca nous renvoie une drôle de gueule dans le miroir que ces meurtriers soient de chez nous et que notre sol soit touché. J’entends des voix se lever en Belgique et en France. Ce n’est pas la France, ça. La France, elle est aux français, elle parle le français, la France, elle est de race blanche. Les élections seront-elles blondes aux yeux bleus et à forte poitrine ? Les gouvernements de demain seront-ils armés de militaires pour protéger le bon grain de l’ivraie ?

Je pense à vous enfants de la fratrie en craignant que les choses légères qui sont tellement nécessaires pour s’évader de terre tout en gardant les pieds sur le sol, aient dans le futur un goût bien amer. Je pense à vous, enfants de la fratrie, petits de tous pays, du haut de mon statut de grande, de mère et de mère grand.

Mes enfants sont les enfants.

Puissions-nous vous protéger dans nos bras désarmés et que puissiez vivre sans penser à tout ça, au théâtre des horreurs, sans le subir, sans en périr et le laisser à distance des fenêtres et des balcons de vos chambres. Puissent les guerres se dérouler nulle part ailleurs.

N’y a-t-il sur la terre une morne plaine où les combats pourraient se dérouler et où ceux qui les aiment s’affronteraient corps à corps en se regardant dans les yeux ? Ceux qui ne veulent ni faire la guerre ni la subir, pourraient alors aller pépère manger un petit bout, boire un petit coup, aller au ciné, au théâtre, et refaire le monde en s’éclatant la tronche, désarmés et inoffensifs, ne vous déplaise.

Je pense à vous, enfants de la fratrie, et je pleure car je sais mon pouvoir faible et limité. Je pensais vous léguer un monde où il ferait bon vivre et où il vous serait possible d’être à l’abri, où le boomerang ne vous tomberait pas sur le coin de la gueule, mais j’ai échoué et je savais que l’échec allait arriver. Le boomerang revient toujours, tôt ou tard.

Je compatis avec vous, avec les parents, les proches et tous ceux qui ont été touchés dans leur chair. Je compatis avec ce moment où la vie, légère et douce, nous renvoie à une réalité merdique qu’on ne peut empêcher d’être. Je compatis et me tors de douleur en imaginant que mes filles ou mes proches auraient pu être ceux-là et de ceux-là. Je compatis sur hier, aujourd’hui et demain. Je compatis sur mon impuissance et sur l’arbitraire aveugle de la vie qui fait que vous êtes là quand ce n’est pas le bon moment. Dans un avion détourné, dans une tour qui s’écroule, contre un mur de fusillade, dans une prise d’otage, dans un attentat meurtrier, dans un train dynamité, dans un bateau à la dérive, dans des camps de réfugiés, dans des colonies d’esclaves, dans une foule anonyme tuée par des balles nourries aux feux de toutes les guerres,… sans compter les maladies et les accidents de la route.

Je compatis et j’ai la chance d’être encore en vie. J’ai jusqu’ici échappé à toutes ces guerres lointaines. Vais-je être entraînée dans celles du futur ? J’ai fait le vœu de mourir en paix avec moi-même et avec les autres, en allant si possible au bout du chemin, et j’aurais aimé que la jeunesse puisse vivre avec les mêmes envies tranquilles, hors du bruit et de la fureur, de la haine et de la rage.

Je sais la jeunesse radicale, déterminée et insolente, sinon elle ne serait pas. Je sais que c’est aussi elle qui fait avancer le monde bien qu’il tourne en rond, et qu’il faut savoir l’écouter, la comprendre, lui répondre, lui laisser une place et lui donner des leçons si la vie elle-même ne les lui donne pas.

Est-il possible que ces enfants qu’on met au monde n’aient d’autre vision que ce geste ultime d’aller à une mort violente et d’en faire crever quelques-uns sur leur passage ?

L’heure est à l’union qui est la force. Le combat ne fait que commencer.

Les hommes politiques s’affirment dans toute leur autorité. C’est ce qu’on attend d’eux, une riposte musclée, avec l’aide de la police armée, de l’armée, de cagoules, de rambos camouflés grimpant au mur ou sautant des hélicoptères tel James Bond pour sauver le monde. Est-ce l’apocalypse now ?

Suis-je au cinéma ? Quel est donc le scénario du film ?

La guerre, encore et toujours.

Allons enfants de la fratrie.

Nous voilà aux abois dans nos murs de béton en train de regarder la télévision où les informations pleuvent minute après minute, où l’on nous réconforte et nous fait peur, où l’on nous rassure et nous fait passer le temps. Dormez, braves gens, les big brothers veillent sur vous et sur votre sécurité jusque dans vos lits pour que vous puissiez dormir d’un sommeil profond, et rêver peut-être.

Je pense à vous enfants de la fratrie qui aspirez à la vie dans ce qu’elle a de joyeux comme un vendredi en terrasse, où tout peut s’oublier, surtout la réalité qui finit toujours par nous rattraper. Je pense à vous enfants de toutes les guerres, qui partez à la mort, forcés ou consentants. Je pense à vous qui, bien que d’ici, aspirez à un ailleurs qui vous paraît tellement mieux qu’il vous tarde d’y aller. Ils doivent bien se marrer les salauds qui vous tendent leurs bras armés, qui vous accueillent dans leur sein pour vous rectifier et qui vous réexpédient une fois corrigés pour aller au ciel allumer quelques vierges…

On va se taper dessus pour que vous compreniez la leçon. On va en prendre plein la gueule, nous comme vous. On va vous confisquer vos armes tout en continuant à vous en vendre sous cape pour que les guerres et les combats continuent, encore et toujours.

Je pense à vous, enfants de la fratrie de toutes les couleurs et de toutes les formes.

La guerre d’aujourd’hui est en partie contre nous-mêmes. Cette jeunesse qui nous la fait exploser en pleine gueule et qui est née ici sur nos sols démocratiques où l’on tâche encore tant bien que mal de vivre ensemble, d’afficher sa liberté d’être et de penser, que va-t-elle chercher dans ces pays lointains dont elle ne connaissait peut-être même pas le nom de la capitale avant de s’y rendre ?

Je pense à vous qui allez apprendre à vivre sous la protection de bras armés qui ne vous protègeront pas de vous-mêmes et qui vous mettront sous haute surveillance.

Je pense à vous qui vivez déjà dans une société qui vous donne peu, où vous ne pouvez vous construire que par vous-mêmes. Je pense à vous qui aurez plus de chances si vous êtes nés comme Obélix dans la marmite que si vous êtes nés chez les pauvres d’esprit. Je pense à vous qui vous retrouvez perdus dans un réseau social qui a remplacé celui de la transmission. Je pense à vous qui allez apprendre à vivre couchés et cachés pour être heureux. Je pense à vous qui devez être perturbés par ce que vous voyez de la vie en ce moment.

Je pense à vous et je pleure.

Allons enfants de la fratrie. Le jour de gloire n’est pas arrivé. Il y a des guerres qu’on pourrait éviter, même si l’heure est à la riposte. La route sera peut-être longue. Le temps est indéterminé. Si c’est vous qui tuez, c’est aussi vous qu’on assassine. Combien de morts faudra-t-il encore avant de signer des accords de paix et de la retrouver ? Vous restez notre espoir.

Enfants de la fratrie, je ne prie ni les dieux ni les hommes auxquels je ne crois pas, mais je vous prie, vous, d’apprendre à vivre en paix, avec vous-mêmes, avec les autres, et que vous puissiez encore rêver, rire et jouer, et longtemps sur la terre, comme devraient pouvoir le faire tous les enfants.

C’est le combat à mener et c’est la raison pour laquelle le théâtre se doit de continuer.

 

Sylvie Somen,
Directrice du Théâtre Varia.

 

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