Édito de la saison

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Ca sent les sens

Dans un entretien sur le théâtre et la philosophie, « ce vieux couple complice et antagoniste », Alain Badiou explique qu’à partir du moment où il n’y a plus de discours puissants partagés, que ces derniers sont au bord de la mort, alors il va y avoir dans l’art une recherche désespérée du réel. Les artistes vont se retourner vers la vie, tendre vers une vision vitaliste, avec le corps – dont le corps nu – comme emblème du réel. Face aux discours cadavéreux, aux apparences, aux représentations suspectes, le corps devient une ressource. On va le dépouiller de la parole douteuse, codée par d’autres ; on va le dépouiller de son costume. Y a-t-il un code plus rigoureux et plus rituel que celui du vêtement ? Il classe, il distingue, il hiérarchise, il garantit les contrats secrets du groupe. Il maintient les distinctions sociales, les statuts culturels et les distances entre classes. Mais quand on tombe la robe ou la chemise, que se passe-t-il ? Quelle est la valeur ajoutée de la nudité sur scène ?

Fugace ou affichée, la nudité des corps est présente dans cinq spectacles de la saison. Comme elle parle du corps, elle s’adresse à chacun d’entre nous et donc à tous. Pour Alain Badiou encore, elle est ce qui permet aux artistes d’être au plus proche de cette recherche du réel. Les gestes les plus instinctifs, pulsionnels, désirants du corps ne sont-ils pas le dernier témoignage, irréductible et minimal, d’une quête profonde et sauvage, de quelque chose qui pourrait arriver et donner du sens à l’ordre collectif ?

Qu’il y ait du ‘tout nu or not tout nu’ sur scène, la saison dans son ensemble parle des hommes et des femmes. Elle examine, des grandes lignes jusqu’aux petits recoins, une humanité qui s’accroche à ses fonctions vitales, essentielles, au sens du vivant.

Elle est, pour une partie, tournée vers les jeunes, les écoliers et étudiants d’aujourd’hui qui composent la génération dite du millénaire ou la « digital and net » génération » appelée Y ou Z… Michel Serres les appelle les petits Poucets et les petites Poucettes pour leur capacité à envoyer des SMS avec leur pouce… Face à leurs échanges spontanés et rapides, à leurs relations virtuelles, que peut leur apporter et leur transmettre le direct du théâtre ?

On a beau vouloir tout savoir, tout comprendre de l’homme, de ses motivations et du déroulement du monde, il n’empêche que bien des choses nous échappent. Le terrorisme a frappé au coeur de nos sociétés, nous laissant sidérés. Si les manifestations d’une « foule sentimentale » témoignent d’une solidarité compassionnelle et ressoudent des liens, les questions sont entières et lancinantes.

En parlant des hommes et des femmes, en les mettant à nu, la saison emprunte le seul chemin possible puisqu’il n’y en pas d’autre : celui du présent. Le présent n’est pas un instant, il est une durée qu’on ne peut habiter sans un rapport délibéré au passé qui reste un champ d’expérience, et à l’avenir. Il suffit de l’étincelle d’un événement imprévu pour déstabiliser la position de surplomb dans laquelle nous étions installés, réveiller d’un côté les vieux spectres réactionnaires et aiguiser de l’autre la volonté d’agir et d’écrire une nouvelle narration. Notre saison s’inscrit dans cette flèche d’un présent qui tend vers un renouveau.

Il ne reste plus qu’à vous attendre pour cueillir ce présent qui sent les sens, c’est-à-dire cette faculté que nous avons de recevoir les impressions du monde et que les artistes nous donnent à voir de manière intérieure, créative, libre et inspirée.

 Sylvie Somen, Directrice.

* Propos d’Alain Badiou recueillis par Quentin Margne pour Inferno Magazine, Avignon, juillet 2012.