La Fabrique Imaginaire : une compagnie mythique

Qui se cache derrière La Fabrique Imaginaire, cette compagnie devenue légendaire depuis sa création ? Chaque spectacle d’Eve Bonfanti et Yves Hunstad s’apparente à un périple dans l’imaginaire, sans limites, qui bouscule les codes de la représentation et éveille notre sensibilité et nos désirs les plus enfouis. Les spectateurs qui suivent les aventures de ces deux voyageurs savent qu’on ne peut ni raconter, ni résumer leurs pièces, véritables bijoux théâtraux où poésie et humour fou s’entremêlent si singulièrement. Inclassables et originaux, inventifs et anti-conventionnels, Eve Bonfanti et Yves Hunstad sont parmi les artistes les plus passionnants de la scène contemporaine. Daniel PENNAC est un jour allé à leur rencontre. Il nous en livre un portrait juste et magique, tout comme l’émerveillement prend chaque spectateur qui voit pour la première fois ou revoit pour la dixième fois l’un des spectacles de La Fabrique Imaginaire.

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1.
« Parler d’Eve Bonfanti et Yves Hunstad, c’est, pour moi, raconter l’histoire d’un émerveillement qui n’en finit pas.

Je les ai vus pour la première fois en septembre 2005 à Paris, au Théâtre du Rond-Point où je disais un monologue tiré d’un de mes propres textes. Je jouais en soirée, les jeudi, vendredi, samedi à 18h30, au moment précis où une certaine Eve Bonfanti et un certain Yves Hunstad proposaient, dans la salle voisine, un spectacle intitulé Au bord de l’eau. Ignorant à peu près tout de la gente et de la culture théâtrales contemporaines, je ne les connaissais pas. Dans ce domaine, je suis un piètre dilettante que mes amis (Jean Guerrin, François Morel et Jean-Michel Ribes entre autres) tentent vainement d’éduquer. Ce fut dans cette perspective pédagogique que, ce mardi-là, Jean Guerrin, le fondateur du Théâtre Ecole de Montreuil, m’invita à voir Au bord de l’eau.

Eve et Yves donnaient leur pièce dans la salle Tardieu, un beau plateau sur lequel deux ou trois cents sièges plongent en gradins. Lorsque Jean et moi y entrâmes, ils étaient déjà sur scène, salle et plateau allumés, accroupis derrière une table basse où ils s’acharnaient à mettre en ordre deux manuscrits dont un vent violent avait apparemment mélangé les pages. Chacun fouillait nerveusement dans la liasse informe qui était devant lui, trouvait une feuille qu’il montrait à l’autre, lequel l’acceptait ou la rejetait, proposant de son côté une feuille qui semblait n’avoir rien à faire dans son propre tas. Tout cela dans une certaine nervosité et sans se préoccuper du public qui remplissait maintenant la salle. Et le public – comme tout public parisien qui se respecte – commençait à râler. Moi-même murmurai à l’oreille de Jean :

– Une lecture entre spécialistes, Jean, je te remercie !

Et certainement pas la plus drôle des lectures, si j’en jugeais par la dégaine des deux lecteurs : un grand type aux allures de savant effaré et une brunette irritée par son partenaire, tous deux empêtrés dans une vaine tentative de classement qui les rendait de plus ne plus nerveux.

« Comme s’ils n’avaient pas pu faire ça avant », fit observer ma voisine, avec ce ton aigre des nantis que l’imprévu indispose.

Mais l’œil de mon ami Jean était aiguisé :

– Une lecture, peut-être, murmura-t-il, mais ces deux-là vont nous emmener très, très, très, loin.

Tout à coup, Eve leva les yeux. Elle semblait nous voir pour la première fois. Cela ne parut pas la remplir de joie :

– Ah ! Vous êtes arrivés ?

Puis, hésitante :

– Tout le monde est là ?

 

La salle étant pleine, deux ou trois ricanements lui répondirent.

« Ce n’est pas croyable », siffla ma voisine, de plus en plus agacée.

Sur quoi, Eve se lança dans un préambule filandreux, où elle remerciait le Théâtre du Rond-Point, son directeur, son administration et je ne sais quelles autres instances d’avoir bien voulu ouvrir ses salles à ce que le théâtre expérimental propose de plus exigeant, de plus, etc.

Oh ! Bon dieu, pensais-je, dans quelle galère me suis-je fourré ? Seulement, j’étais coincé au milieu d’une rangée et Jean me surveillait. Rien d’autre à faire que de voir venir. Le discours d’Eve continuait de s’effilocher, les interventions hésitantes d’Yves l’embrouillaient davantage, un spectateur fit observer qu’il « avait tout de même payé sa place », ma voisine siffla que « d’ailleurs ce n’était pas donné », bref, la nature humaine commençait à lâcher ses miasmes ; si ces deux-là, sur la scène, poursuivaient dans ce registre on allait droit au lynchage.

Mais l’œil de mon ami Jean brillait de plus en plus et peu à peu quelque chose d’autre s’insinua en moi : le sentiment du cocasse absolu de la situation, et le soupçon que ces acteurs-là, sur cette scène-ci, savaient parfaitement ce qu’ils faisaient. Non seulement ils maîtrisaient ladite situation (le malaise du public), mais ils la créaient, ils en jouaient, et cette création passait par la déstabilisation du spectateur. Déstabilisation n’est pas le bon mot. Déstructuration irait mieux. Même si ces spectateurs ne savaient pas exactement ce qu’ils étaient venus voir, une chose était sûre : ils voyaient autre chose que ce à quoi ils s’attendaient. (Car le public s’attend toujours à quelque chose, et d’abord à la même chose : être conforté dans sa nature – son statut – de public.) Or, l’invraisemblable pagaille mentale qui émanait des deux protagonistes avait insidieusement métamorphosé le public en partie prenante : spectateurs furieux de ne pas être considérés comme un public digne de ce nom, – ma voisine et quelques autres –, spectateurs résignés à une heure de bavardage abstrus sur le théâtre contemporain – moi-même et quelques autres – spectateurs tendus par le désir de « comprendre » ou plutôt par le souci de ne pas passer pour « n’avoir pas compris » – un joli petit nombre en ce théâtre parisien – spectateurs curieux et confiants – mon ami Jean et beaucoup d’autres –, spectateurs empathiques, gênés pour ces deux comédiens pataugeurs etc. Or, tous ces états d’âme, tous ces liens qui reliaient les gens à la scène : la colère, l’ennui, l’effort, le snobisme, l’envie d’être ailleurs, l’empathie, la curiosité confiante, constituaient une sorte de pâte commune qu’Eve et Yves pétrissaient, imperturbables, dans le grand chaudron de la salle, créant ainsi la matière première de leur spectacle, ou, si l’on préfère, le socle sur lequel le spectacle allait décoller. Bref, chaque spectateur se retrouva bientôt converti par la force drolatique qui s’imposait peu à peu à nous tous, qui retournait les impressions premières et ralliait la salle aux acteurs. Je cessai tout à coup d’attendre, ma voisine cessa de râler, les craintifs se laissèrent emporter, les premiers rires fusèrent, et bientôt chacun se trouva enchanté d’être embarqué contre sa première impression, c’est-à-dire en toute liberté, dans un des spectacles les plus désopilants qu’il m’ait été donné de voir.

Que racontait-il, ce spectacle ? Ma foi, l’argument était fort mince : deux auteurs passablement allumés, développant des rêves de scénographie insensés (il leur suffisait de les énoncer pour que nous les voyions), écrivaient « en direct » une pièce où des personnages inachevés, qui ne se connaissaient pas entre eux, préparaient un pique-nique au bord de l’eau. Un étang, cette eau. Un étang qui s’avéra être la salle obscure pleine des spectateurs médusés secoués par le rire particulièrement contagieux du nom d’un chien mais jusqu’où vont-ils aller ?

Et, comme l’avait prédit mon ami Jean, Hunstad et Bonfanti allèrent très loin, ou, pour dire plus juste, la salle entière, embarquée avec eux, voyagea très, très, très loin. Je mettrais ma main à couper que ceux qui ont vu Au bord de l’eau avec moi (je l’ai vu trois fois) n’en sont pas encore revenus.

Cela dit, la vraie surprise nous attendait à la sortie, quand Jean et moi achetâmes le texte de la pièce : tout ce que nous venions de voir et d’entendre, toute cette folie apparemment incontrôlable, cette fantaisie débridée, ces syncopes du sens, ces inventions permanentes et spontanées, tout ce naturel était écrit, mot pour mot, toute cette liberté était ponctuée, point par point. Du travail d’orfèvre, au dixième de millimètre !

 

 

2.
J’ai vu deux autres spectacles d’Hunstad et Bonfanti : La tragédie comique, DVD projetée dix fois sur le mur de ma chambre, et Du vent des fantômes, où, plus encore que dans Au bord de l’eau, le public constitue la matière même dont le spectacle est pétri. Ici, le tour de passe-passe est à ce point effarant que j’ai vu, de mes yeux vu, et entendu de mes propres oreilles, un public absolument déboussolé par un départ calamiteux (les spectateurs se trouvaient tassés sur la scène sous prétexte que la salle était en travaux, imaginez la fureur de certains !) ce public, donc, je l’ai vu prêt à partir en tournée pour représenter le spectacle qu’il venait de créer sans le savoir !

Mais là encore, le texte était écrit.

Et là encore, la magie avait opéré.

Je le reverrai toujours, ce public, sur cette scène, face à une salle vide où pendaient des fils électriques et des câbles menaçants. Au propre comme au figuré, on était au bord du court-circuit général. Pour accéder au plateau, les spectateurs avaient dû faire un long détour par les couloirs des loges, ces labyrinthes conçus pour hâter les dépressions nerveuses. Et voilà qu’ils surgissent sur une scène où Hunstad et Bonfanti (dans ce spectacle, ils ne se connaissent pas, ils sont censés jouer ensemble pour la première fois) cherchent en vain un régisseur, et paraissent, – comment dire ? – calmement désemparés. Les gens s’assoient tant bien que mal sur des chaises d’écoliers, Eve et Yves affirment, sans conviction, que la situation est provisoire, mais la salle demeure inutilisable, le régisseur introuvable, et, bien sûr, le festival des mouvements d’humeur commence : « Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? » « On aurait pu nous prévenir quand même ! » « Au prix où sont les places ! » « C’est i-nad-mi-ssible ! » « Bon, ça va comme ça, chérie, rentrons ! » « Les pauvres, ils n’y peuvent rien ! » « Moi, je trouve ça plutôt marrant… » Bref, l’épandage de l’humaine matière première, impatiente, furibarde, compassionnelle ou déjà prête à jouer. Matière en fusion, qu’Yves et Eve, par de subtiles interventions libératrices, (il faut les voir, tous ces gens peu à peu libérés de leurs tensions, gagnés par la curiosité, investis par le rire, s’abandonner enfin au jeu !) vont transmuer en un spectacle que ce public devenu acteur est prêt à emmener en tournée ! Sauf qu’on ne reproduit pas ce genre de merveilles. Quoique prévues de longue date, elles sont chaque fois instantanées.

 

 

 

3.
Bien entendu, j’ai voulu faire leur connaissance. Nous avons dîné ensemble, nous avons beaucoup ri, nous avons redîné, reri, souvent, et me voilà en train d’écrire sur ces deux magiciens devenus mes amis. D’entrée de jeu, j’ai voulu savoir comment ils faisaient. C’est la première question que pose un émerveillé.

Réponse :

1) Ils font ensemble.
2) Ils font avec les ans.
3) Ils font comme personne.
4) Ils font avec tout le monde.

Deux décennies d’un travail commun, d’une écriture à quatre mains, une création de couple, lente, attentive, minutieuse, qui bouscule tous les codes de la représentation, engage une imagination sans limite où la fantaisie apparemment la plus débridée est le produit d’un travail de laboratoire, mené par des auteurs-acteurs qui refusent de se limiter au seul texte, à leur seul statut d’auteur, à leurs seuls rôles d’acteurs, à leur seule assignation de personnages, mais entraînent dans le sillage de leur désir tout l’imaginaire d’un public qui, libéré de ses propres empêchements, devient absolument créatif. Et c’est bien ça que j’ai vu agir, en effet, une fabrique de l’imaginaire élargie aux dimensions de tous les publics. Et ça marche. La magie opère. A chaque fois ! La création est dans la salle autant que sur la scène. Pas par sollicitation grossière, pas par manipulation, pas par mimétisme, mais par le libre engagement de chaque spectateur dans un jeu qui nous concerne tous, où le réel (les manuscrits mélangés, la salle déglinguée, les humeurs des uns et des autres, l’éternel imprévisible) tient sa partition dans l’évolution du récit.

Un jour de ma jeunesse, j’ai entendu le psychanalyste Lacan proposer sa définition du réel : « Le réel, hurlait-il, le réel, voulez-vous que je vous dise ce que c’est le réel ? Le réel, c’est ce qui cloche ! »

Trente ans plus tard, tandis que je regardais pour la énième fois la Tragédie comique, la même phrase a sonné à mon oreille, sous une autre forme, mais la même phrase : « J’ai entendu dire que toutes les grandes tempêtes du diable s’amusent à faire tourner sans cesse votre planète. » C’est Yves Hunstad, acteur-personnage unique de la pièce, qui déclare cela à un public emporté dans la tornade de sa drôlerie. Et m’apparut tout à coup le principe du travail merveilleusement insensé de Hunstad et Bonfanti : non pas remettre le réel en ordre, non pas expliquer le chaos, non pas rassurer, non pas inquiéter, mais proposer qu’à ce chaos universel réponde un imaginaire sans limite, où tout un chacun, libéré de ses peurs, participe à un voyage qui le conduira, sur les vagues du rire, par les plaines immenses de la rêverie poétique, aux confins de l’imaginaire individuel et collectif.

« Je ne connais pas la suite de mon histoire ni ne sais sur quel rivage ce bateau accostera, mais ce que je sais, c’est que nous n’y sommes pas seuls. » Cette déclaration d’Eve, qui préside à Voyage, le quatrième spectacle de ce couple d’indépendants, résume parfaitement l’essence de leur travail.

Et cet autre aveu, aussi : « Les personnages sont plus intéressants quand il se cherchent eux-mêmes que quand nous cherchons à les créer. »

Dis comme ça, nous voilà ramenés à la peur du théorique que j’évoquais dans les premières lignes. Voire à la crainte du n’importe quoi. Or, le miracle des miracles, c’est que ce travail si réfléchi, si pensé, n’accouche jamais, d’une abstraction. Cette invention si libre, si fantaisiste, ne tombe jamais dans la gratuité. J’irai même jusqu’à dire que la Fabrique de l’imaginaire produit, avant tout, un théâtre de l’incarnation, laquelle naît de l’écoute du public, et un théâtre de l’attention portée au monde, qu’Hunstad et Bonfanti ne quittent jamais des yeux.

Chaque fois, j’en sors la tête ravie d’avoir tant créé, le cœur content de m’être tant mélangé et le ventre tordu d’avoir tant ri. »

Daniel Pennac

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