QUARANTE-ET-UN

QUESTION : Pourquoi avoir appelé votre spectacle 41 ? RÉPONSE : C’est le 41e. Et puis c’est un nombre premier qui a certaines propriétés, un de ceux qu’on appelle “de Sophie Germain”. Et j’ai beaucoup d’admiration pour cette mathématicienne française.

Q : Et… R : La ligne de bus 41 a toujours été ma ligne de bus préférée. L’arrêt qui se trouve juste au milieu de cette ligne à pour nom «Bien Faire». Quand je pense au spectacle et à ce que je veux qu’il soit, c’est exactement là où j’en suis aujourd’hui.

Q : J’imagine donc que c’est délibérément que le titre n’a rien à voir avec le spectacle. R : Un titre, c’est comme un prénom. Ça ne dit rien sur la personne qui le porte et en même temps c’est comme cela qu’on l’appelle. Tombons d’accord vous et moi pour dire que ce spectacle s’appelle 41 et que nous l’appellerons comme ça à partir d’aujourd’hui. Et n’en parlons plus.

Q : Quelle est la nature de la relation proposée aux spectateurs ? R : Chaque spectacle que je propose essaie d’être une expérience théâtrale spécifique proposée au spectateur. J’essaie que le public soit actif intellectuellement.

Q : Ce qui veut dire ? R : Chaque spectateur comprend que c’est la relation qu’il construit avec le spectacle qui constitue “le sens” du spectacle, ou plutôt “son sens” du spectacle. J’essaie de ne pas dominer les spectateurs, j’essaie d’avoir une relation d’égal à égal avec eux.

Q : La figure de la liste est souvent présente dans la forme tant globale que singulière de vos spectacles ? R : Toute l’oeuvre de Transquinquennal, jusqu’ici, peut-être considérée comme une liste. C’est d’ailleurs ce que rappelle ce titre, 41. Dans le travail de Transquinquennal, une chose n’en implique pas une autre, une scène n’est pas nécessairement ou seulement la conséquence de la scène précédente ; les choses ne font que se suivre. En ce sens, on pourrait dire que chaque spectacle est une liste, que la figure de style sur laquelle je travaille est la parataxe.

Q : C’est une figure de style peu courante. R : Pas du tout. La réalité apparaît d’abord comme une parataxe. Une juxtaposition d’éléments. Sans rapports entre eux. Ou pas explicites. On peut imaginer le sens, ou un sens, à chacune des parties du spectacle, mais le sens de la totalité nous échappe comme une truite ou une savonnette qu’on essayerait d’attraper à deux mains. Le spectateur tente de projeter un sens sur la liste à partir de l’endroit et du moment où il se trouve, mais il doit repenser ce “sens” à chaque fois que la liste se complète. Et j’espère que le spectateur, une fois sorti de la salle, continue à constituer cette liste selon les règles que j’ai établies. Un peu comme mes enfants qui continuent à compter les voitures jaunes alors que je ne joue plus à ce jeu avec eux depuis longtemps. Un jeu qui ne finit pas.

Q : Tout cela n’est donc qu’un jeu ? R : Un jeu sérieux. Le jeu est le plus grand véhicule de l’apprentissage.

Q: Qu’est-ce que sera questionné plus particulièrement dans 41 ? R: Mon travail est aussi chaque fois une réflexion sur mon travail. J’essaye à chaque fois de changer de point de vue sur ce que je fais. Sinon je m’ennuie. Je me suis rendu compte que je ne l’avais jamais considéré sous l’angle esthétique.

Q: C’est-à-dire ? R: Eh bien, j’interroge chaque fois beaucoup mes choix esthétiques, bien sûr. Mais je ne me suis jamais vraiment posé la question de savoir si c’est beau ou pas, et ce que cela recouvre. De manière générale, je n’aborde jamais les choses sous cet angle. Cette fois-ci, j’ai envie de m’interroger sur cette question.

Q : Et le spectateur assistera à ce questionnement, bien sûr. R : Évidemment. Il sera immanquablement amené à se positionner sur ce qu’il trouve “beau”, et pourquoi.

Q : Il ne sera probablement pas toujours d’accord. R : C’est ce que j’espère. Le comble serait de trouver un consensus.

Q : Et ce sera un beau spectacle ? R : Commençons par le dire. “41, c’est un beau spectacle”. Et instantanément il questionne cette question.

Q : Vous n’avez pas peur de la redondance ? R : La redondance participe de la définition du “Beau”. Comme le pléonasme. Est-ce que quelque chose est vraiment beau si on ne le qualifie pas ainsi ?

Q : A-t-on le droit de trouver beau n’importe quoi ? R : Mais cette question en présuppose une première qui serait celle-ci : N’importe quoi qu’est-ce que c’est ? Ce qui nous ramène à la question première : qu’est-ce le beau ?

Q : Je vais formuler autrement : Est-il moralement acceptable de se délecter de spectacles ignobles ? R : Vous faites référence à un expérience personnelle ou bien est-ce une question rhétorique?

Q : J’ai regardé un nourrisson pleurer pendant 20 minutes sur scène… R : Il est difficile de faire vacillier les limites de la zone de confort des spectateurs.

Q : Vous considérez donc la provocation comme un choix esthétique ? R : La plupart des spectacles, y compris les miens, ne sortent pas du cercle des convaincus. J’essaie depuis des années – peut-être en vain – de quitter cet enchaînement diabolique.

Q : Il s’agit donc pour vous de critiquer plus encore, en allant plus profond, plus radicalement… R : Je pars du principe que la réalité est structurée comme un langage, et que mon travail est d’articuler ce langage. Il n’y a pas si longtemps que j’ai compris, ou que je fais l’hypothèse que toute critique sociale est vouée à l’échec si je me contente de plaquer ma propre langue sur celle que parle l’autorité.

Q : Vous voulez donc dénoncer, faire la “critique” du monde… R : On ne peut rien dénoncer de l’extérieur, il faut au préalable prendre la forme de ce que l’on veut critiquer, ou du moins s’y lover. L’imitation peut être subversive, bien davantage que certains discours d’opposition frontale qui ne font que prendre la posture de la subversion. Louis Althusser dans son “marxisme” disait que la véritable critique est une critique du réel par le réel existant lui-même. Interpréter le monde ne suffit pas, il faut le transformer.

Q : La beauté… R : Dire ce qui est “beau”, c’est une position critique. En creux, c’est dire ce qui est laid.

Q : Est-ce qu’on ne voit pas là se rejoindre deux éléments qui ont été, tout au long de l’histoire occidentale, liés dans les réflexions sur l’art : le Beau et le Bien, la beauté esthétique et la beauté morale ? R : Il est beau d’être honnête et compassionnel… Mais cette recherche de la beauté exprime le refus de la mort, de la maladie, du vieillissement. Négation de la mort. La beauté visible devient la marque de la « vie vivante ».

Q : L’appétence du public pour le beau serait une façon de tromper la peur de la mort… Mais ne dit-on pas “une belle fin” ? R : J’ai toujours trouvé intérressant – quelles que soit leur valeur scientifique – que les expériences de mort rapprochée, de « near-death experience » mettaient souvent en scène le mort potientiel flottant à quelque distance de son corps, comme “spectateur” de sa “mort”. La postion de spectateur est peut-être indisociable de l’émotion du beau.

Q : Dans 41, c’est le spectateur qui fera le “beau”… R: Le cynisme est considéré comme la voie la plus courte vers la philosophie. Est-ce que le spectateur a le sens artistique ? Est-ce que le spectateur a le sens moral ? Que pense-t-il de ce qu’il voit, de ce à quoi il assiste ? Et si ça avait une influence sur le spectacle lui-même ? Ce sont des question que l’on peut se poser, mais surtout qu’il peut se poser lui-même.

Q : Le spectateur… Vous vous opposez donc à nouveau à l’idée du public comme groupe. R : Un “spectacle” tel que je l’imagine n’est ni individuel ni collectif, il n’existe que dans l’entre-deux, la rencontre, qui est le commencement de tout récit.

Q : Notre rencontre. R : Et celle qu’a faite le spectateur qui nous lit.

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