« Nous cherchons le point de contact, c’est-à-dire la manière juste de partager nos désarrois intellectuels et nos émotions, de faire saillir les contradictions et les fulgurances, en ne refusant pas de cliver, et en gardant toujours en tête que le théâtre est pour nous l’art de la métaphore vivante. » De Facto

De Facto et le Varia

Vous souvenez-vous de votre première fois au Varia ?

Antoine : Je ne me souviens pas de la première fois mais je me souviens du moment déterminant où le Varia est devenu différent des autres théâtres à mes yeux. J’y venais déjà depuis un moment pour voir les spectacles de Michel Dezoteux et ceux d’Armel Roussel mais il y a eu ensuite un moment charnière.

C’était en février 2003, au moment des représentations du Tueur souriant, une pièce de Jean-Marie Piemme mise en scène par David Strosberg au Petit Varia. Durant le même mois, le CAS (Centre des Arts Scéniques) organisait un événement avec trois metteurs en scènes autour de Jean-Marie Piemme et j’ai rencontré à la fois son oeuvre et sa personne, ce qui fut une rencontre décisive.

Même si je pratiquais déjà en amateur, je ne me destinais pas professionnellement à la mise en scène. Le fait d’avoir rencontré Jean-Marie a redéfini radicalement ma trajectoire. Ce mois de février 2003 au Varia a vraiment été très important pour moi.

Thomas : Je ne m’en souviens pas. Mais alors pas du tout. Et en plus, de manière générale, j’ai une sorte de phobie de ce que représente l’idée de première fois. Ça me rend malade de savoir qu’il y a une première fois, une deuxième, une troisième, etc. et donc, potentiellement, une dernière. Je préfère qu’il n’y ait que des occurrences, plein d’occurrences, sans début ni fin, qui sont toujours des premières fois, et ce de manière infinie.

Je ne suis donc jamais venu une première fois. J’y viens depuis toujours et je n’arrêterai jamais de m’y pointer. Et chaque fois que je viendrai je ferai la même chose : j’arriverai en avance, je commanderai un verre, j’attendrai quelqu’un ou je rejoindrai quelqu’un, je verrai un spectacle, bon ou mauvais, peu importe, et puis je resterai un peu, beaucoup, ou pas du tout. 

 

Pouvez-vous partager un souvenir mémorable ou une anecdote amusante vécue au Varia ?

Thomas : Je doute qu’il s’agisse pour moi d’un souvenir mémorable, mais peut-être est-ce au moins un peu amusant pour les témoins de cette anecdote embarrassante. Un jour, je me suis endormi, radicalement, pendant une représentation au Petit Varia. Je crois même que j’ai ronflé. J’étais au deuxième ou troisième rang. La salle n’était pas très remplie. Je dois dire que j’ai déjà fait mieux en matière de discrétion.

Il m’était déjà arrivé de sombrer dans un rêve moite et baveux au théâtre mais uniquement à Avignon et sous l’effet conjugué de la fatigue, de la chaleur et du Pastis. Il y a même eut une fois où, à l’Opéra Grand Avignon je me suis allongé le long des sièges pour roupiller tellement je n’en pouvais plus. J’étais au balcon, tout en haut, la moitié des spectateurs avaient pris la tangente. Il y avait circonstances atténuantes.

Là, au Petit Varia, pas vraiment d’excuse de ce genre, si ce n’est cette mollesse que je cultive et le vin rouge (ce traitre). Le spectacle n’était nullement en cause, bien au contraire. Ça reste comme un souvenir gênant, mais rigolo à raconter. Un peu comme l’histoire de la pompe à merde qu’avait inventé mon grand-père pour fertiliser son potager. Mais ce sera pour une autre fois. 

Antoine : On a eu la grande chance de jouer quatre belles séries de nos spectacles au Varia : L.E.A.R., Il ne dansera qu’avec elle, Crâne (coproduit et présenté par le Rideau au Petit Varia) et Le roman d’Antoine Doinel. Trois de ces quatre spectacles ont eu leur première au Varia. Ça génère inévitablement des souvenirs très intenses, des moments de partage très émouvants avec toutes celles et ceux qui ont oeuvré sans relâche durant des semaines et parfois des mois à ce que cet instant soit possible. Quand on a l’honneur d’être le capitaine, ça émeut toujours terriblement de voir l’équipage fier et heureux.

Je pense que le soir de la première de L.E.A.R. a été particulièrement forte pour moi : on venait de créer le spectacle à Namur, où il était sans doute encore un peu fragile, et on ne s’attendait pas à ce que la réception bruxelloise soit aussi chaleureuse et enthousiaste. C’était un soulagement immense…

 

Des œuvres qui changent la vie

Quel est le spectacle que vous avez créé ou auquel vous avez participé, qui a eu le plus gros impact sur votre vie ? 

Antoine : Les langues paternelles, inévitablement. C’est le spectacle qui a fait qu’on est devenu professionnels et que le théâtre est devenu notre activité principale. C’est aussi celui de nos spectacles qui a reçu le succès public le plus important. Ce spectacle a changé ma vie dans tous les sens du terme. Je pourrais difficilement en pointer un autre.

La création a eu lieu en décembre 2009 au Centre culturel Jacques Franck, au départ pour cinq dates parce qu’aucun autre théâtre de Bruxelles à qui nous l’avions proposé n’en avait voulu. Et puis, le fait qu’on ait été sélectionnés aux Doms en juillet 2010 et qu’on l’ait joué 125 fois en France a changé complètement la donne. D’un coup, on s’est mis a exister dans l’institution (alors que ça faisait déjà presque dix ans qu’on faisait des spectacles en marge de toute institution, sans financement, sans salaire).

Les langues paternelles nous ont fait changer de catégorie, presque du jour au lendemain.

Thomas : Tous les spectacles auxquels j’ai participé avec la compagnie De Facto ont un impact sur moi. A différents points de vue, mais pas à différents degrés. Je ne pourrais en faire ressortir l’un plus que l’autre, mais disons que Dehors, L.E.A.R, Le Réserviste et Les langues paternelles occupent une place à part.

Chacun à sa manière s’invite comme un jalon, une borne, un repère, une interrogation et se trouve sur mon chemin quoi que je fasse par ailleurs. 

 

Quelle est l’œuvre qui vous a le plus marqués en tant que spectateurs ?

Thomas : Parmi les choses que j’ai pu voir il y a des tas de choses qui m’ont marquées positivement, mais aussi négativement. Je trouve important de voir des choses que je vais détester. J’adore détester. Mais j’aime encore plus adorer évidemment.

Je dirais que Approche de l’idée de méfiance de Garcia au Kaaï et Les tragédies romaines d’après Shakespeare par Ivo van Hove sont les deux spectacles qui m’ont le plus plu. Sans doute parce que leur approche de la relation salle-scène avait quelque chose de particulièrement provoquant.

Mais si je devais citer qu’une œuvre d’art, je choisirais un livre, et ce livre ce serait Un silence d’environ une demi-heure de Boris Schreiber. Sans doute parce que le silence a une vertu qu’on oublie trop souvent, mais pas seulement

Antoine : Je partage l’avis de Thomas à propos des spectacles détestés : ils ont souvent un impact plus important que ceux que l’on aime. Être en vif désaccord permet de définir plus sûrement ce que l’on souhaite faire en réponse et ça peut être très précieux. Cela dit, il y a aussi beaucoup de spectacles littéralement adorés (j’aime adorer). Le plus déterminant dans le parcours de la compagnie, c’est très certainement Les tragédies romaines d’Ivo van Hove. Un spectacle qu’on a vu ensemble Thomas et moi à Avignon en 2008 et qui adaptait, en un seul spectacle de six heures, trois pièces de Shakespeare : Coriolan, Jules César, Antoine et Cléopâtre.

Il a été le spectacle qui nous a fait changer d’esthétique au sein de la compagnie. Après avoir fait l’expérience en tant que spectateurs de ce spectacle, on a compris que le rapport salle-scène était en fait au centre de la dramaturgie qu’on essayait de développer, de comment la salle et la scène se répondaient ou s’adressaient l’une à l’autre. Il a été le déclencheur d’une réflexion qui n’est pas encore terminée aujourd’hui.

 

Si De Facto était …

Antoine Laubin, metteur en scène et fondatteur de la compagnie De Facto

Antoine

  • une émotion / un sentiment ? L’empathie ou la colère.
  • un cri d’animal ? Celui du coq à l’aube ou le bâillement d’un paresseux au crépuscule.
  • un être / un animal légendaire ? Un fantôme.
  • une partie du corps ? La bouche.
  • un sport olympique ? Le pentathlon moderne. 
  • un objet du quotidien ? Une craie, un lecteur Revox ou un rouleau de tape.
  • une figure de style ? La métaphore.
  • un courant artistique ? Le romantisme (trivial & sublime)
  • un dicton ? Je ne trouve pas (ne me viennent que des stupidités).

 

 

 

Thomas Depryck, auteur, co-fondateur de la compagnie De Facto

Thomas

  • une émotion / un sentiment ? tou.t.e.s
  • un cri d’animal ? le brame du cerf 
  • un être / un animal légendaire ? aucun 
  • une partie du corps ? censuré
  • un sport olympique ? le basket
  • un objet du quotidien ? une horloge
  • une figure de style ? l’anacoluthe 
  • un courant artistique ? je ne sais pas, tous ou aucun
  • un dicton ? il y a des jours « avec », il y a des jours « sans », et les jours « sans », il faut faire « avec » 

 


 

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