Édito de la saison

L’art du présent

Les fractures du monde apparaissent sous une lumière de plus en plus crue et l’heure de la conciliation ou de la réconciliation ne semble pas prête à sonner. Des partis politiques naissent, d’autres s’affaiblissent ou prospèrent ; les populismes, contestataires ou identitaires, font leur come-back et la question du « peuple » et de sa représentation devient cruciale. Au milieu de cette confusion, les jeunes tendent vers une mutation. En quête de sens nouveaux, de nouveaux codes, de nouveaux systèmes, ils aspirent à être les maîtres de leur destin et les acteurs actifs dans un monde respirable qui sera le leur, plutôt que les héritiers d’un ancien en crise et en déclin, qui les effraie ou ne les enchante plus.

Est-ce un hasard si, de façon sous-jacente ou de manière frontale, la jeunesse – ou plus justement des jeunesses – sont au cœur de cette saison 2019-2020 ?

Le présent est indéfini, le futur n’a de réalité qu’en tant qu’espoir présent, le passé n’a de réalité qu’en tant que souvenir présent. Jorge Luis Borges (In Fictions, recueil de nouvelles paru 1944 – Prix international des éditeurs en 1961).

La jeunesse d’Antoine Doinel, personnage qu’on voit évoluer de 13 à 33 ans dans cinq films réalisés par François Truffaut entre 1959 et 1979 et qu’Antoine Laubin et Thomas Depryck adaptent comme un roman, est fondatrice de son parcours. Elle est déterminante dans Boccaperta !, l’incroyable histoire de Joseph Desa devenu Saint Joseph de Cupertino, qu’Emmanuel Texeraud ressuscite. Elle est fulgurante dans Un fils de notre temps d’Odon Von Horvath que propose Benoît Verhaert. Elle est moderne et reflet de son temps dans La Conjuration d’Apollon de Valentin Demarcin et Brice Mariaule. Elle est féroce dans Pan !, pièce de Marius von Mayenburg présentée pour la première fois en français par Thibaut Wenger. Elle est fracassée dans Carnage que présentent Hélène Beutin et Clément Goethals, et trouble et troublée dans Ton joli rouge-gorge, création de Mathylde Demarez et Ludovic Barth sur la transidentité. Elle est encore là, lovée dans les soubassements de l’histoire torride d’Un tramway nommé désir de Tennessee Williams revisitée par Salvatore Calcagno. On retrouve ses désirs d’un autre rapport au monde dans Des batailles et des caravelles d’Eléna Doratiotto et Benoît Piret, ou dans cette nouvelle manière de l’expérimenter dans Sanctuaire sauvage, un spectacle de cirque du jeune Collectif Rafale, et encore dans Le Bousier, création du Collectif Animals, qui s’inquiète de notre relation au vivant et à l’environnement.

Elle est au cœur, et même le cœur, de l’événement que nous organisons dans le cadre de la commémoration des 25 années du génocide Rwandais, et de cette nécessité à la fois de mémoire, de transmission et de renaissance des liens d’humanité.

La saison par ailleurs offrira encore la possibilité de voir ou de revoir Desperado, l’histoire désopilante de quatre cow-boys pas très heureux, interprétés et mis en scène par Tristero et Enervé. Il y aura aussi  des soirées surprenantes concoctées avec les compagnies associées avec lesquelles nous formons « un cercle », le festival  international Up ! de cirque, des Midis de la poésie, des Lundis d’Hortense, des Lundis en coulisse et toujours des rencontres, des bords de scène, des concerts, des discussions, et bien sûr des actions en résonance avec les spectacles, et en collaboration avec des associations, des enseignants, des étudiants, des partenaires, des artistes, des publics … : en un mot avec vous.

Dans ce monde fracturé et complexe, gageons, avec et pour la jeunesse, sans complaisance ni niaiserie, qu’un autre monde est possible, et dans l’ici et maintenant du théâtre et de ses représentations, faisons confiance à cet art du présent comme possibilité de dessiner de nouveaux territoires, de nouveaux horizons, de nouveaux imaginaires, et qu’un jour viendra…