L’audition de FUGUE a pu se dérouler, le groupe de travail avec les jeunes est constitué et les répétitions ont commencé … par visio-conférence. Rencontre avec Stéphane Pirard, qui mène le projet, après la première semaine de répétitions.

 

Fugue est un projet particulier, notamment au niveau de l’équipe que tu as réunie pour sa création. Peux-tu nous en parler ?

Fugue est une création collective qui réunit des adultes professionnels et des jeunes non professionnels. Dès le départ, j’avais envie d’apporter à ce projet cette spécificité de mêler sur scène des jeunes de différents horizons, de différents âges, et de faire en sorte qu’ils se confrontent sur le plateau à deux comédiens expérimentés. J’ai fait part de mon projet à Benoît Verhaert et Audrey D’Hulstère que je connais bien. J’ai notamment joué au Varia avec Benoît Verhaert dans L’étranger de Camus dont il était aussi le metteur en scène. Et j’ai fait ma formation de théâtre avec Audrey D’Hulstère, puis on a joué ensemble dans plusieurs spectacles et fondé une compagnie.

Il était important pour moi qu’ils participent au projet parce qu’ils ont acquis au sein du Théâtre de Chute une grande expérience de travail avec les jeunes. Fugue est un projet qui s’inscrit d’ailleurs dans cette continuité du travail du Théâtre de la Chute.

Benoît et Audrey seront donc sur scène avec les jeunes, mais nous avons surtout envie de les aider à se lancer dans une aventure humaine. Nous sommes là tous les trois pour les aider, pour les rassurer, et pour les encadrer avec bienveillance. C’est la rencontre et le travail collectif qui doivent l’emporter sur le résultat final. Et ce travail de bienveillance, d’encadrement, a d’ailleurs commencé dès l’audition où nous les avons rencontrés.

L’audition dont tu parles a eu lieu le 17 octobre à l’Espace-Magh avec des jeunes de 16 à 20 ans. Peux-tu raconter comment elle s’est déroulée ?

Je dois d’abord préciser qu’il y a deux ans, au Varia, j’avais mené un atelier autour du roman de Salinger « L’attrape-cœurs », et que cet atelier est à l’origine de ce nouveau projet. Au sortir de cet atelier, le groupe avait manifesté le désir de continuer. Fugue est une manière de répondre à leur souhait, mais comme certains de ces jeunes ne pouvaient malheureusement pas participer à la nouvelle proposition, nous avons organisé cette audition pour constituer un nouveau groupe. 

C’était la première fois que je faisais ça, participer à une audition de ce côté-là de la table… On a reçu pas mal de candidatures et on a dû faire une sélection parce ce qu’on savait dès le départ qu’on ne pourrait pas prendre tout le monde. Ce n’est pas facile mais ça fait partie du jeu. J’ai vraiment été très touché par ces jeunes qui venaient nous raconter une histoire en lien avec la fugue. On leur demandait notamment ce que représente pour eux l’école, à quoi elle sert. Sont-ils plutôt pour ou plutôt contre. Je me suis rendu compte que de manière générale, ils étaient très ouverts à répondre à beaucoup de questions, ce qui m’a réjoui.

En fait il s’agissait plus d’une rencontre que d’une audition. On ne demandait pas à ces jeunes d’être performants dans le jeu. Ce qui nous intéressait avant tout, c’était leur sensibilité et leur envie. Au total, j’ai retenu 16 jeunes, en m’appuyant sur l’œil expérimenté et la sensibilité de Benoît et Audrey pour faire ce choix.

Peux-tu décrire ce groupe ?

Ils ont entre 16 et 20 ans, à l’exception de Noé Esnault qui en a 15 ans, et qui va prendre en charge la partie sonore et musicale du spectacle. Il ne sera pas sur scène en tant qu’acteur mais en tant que musicien.

Tous ces jeunes sont très différents et ils ne viennent pas des mêmes écoles. Très peu se connaissaient entre eux, à part ceux qui s’étaient déjà croisés au cours du premier atelier, il y a deux ans. On a vraiment choisi des profils très différents, avec chacun leur singularité. Il y a des caractères plus timides, des personnalités plus extraverties, certains n’ont jamais fait de théâtre, d’autres viennent de commencer des études supérieures de théâtre, d’autres encore ont fait l’académie ou du théâtre amateur. Il y a vraiment des horizons très variés, et c’est ce qui m’intéressait : cette variété dans le groupe.

As-tu une anecdote ou un moment fort de cette rencontre à partager ?

Il y a un jeune, qui n’était pas libre pendant toute la période prévue pour les premières répétitions. Je lui avais dit que la période de création étant courte, je devais favoriser ceux qui étaient libres, et que je reviendrais éventuellement à lui en cas de désistement. Finalement, et je ne m’y attendais pas, il s’est quand même présenté à l’audition. Il était là, à attendre. Deux personnes devaient passer avant lui, et un des deux n’était pas là. Aussi j’ai auditionné ce jeune, et il était vraiment super ! Les autres aussi étaient vraiment bien, mais lui avait quelque chose de particulier. Nous l’avons donc pris et il fait bel et bien partie de l’aventure maintenant. Il se fait par ailleurs que la situation de pandémie nous a obligés à travailler par zoom et qu’il a plus de disponibilités que prévu.

Travailler par zoom ?  Peux-tu nous en dire plus ?

Ces jeunes sont scolarisés, et il ne s’agissait évidemment pas de répéter le spectacle avec eux comme on peut le faire avec des professionnels. La première semaine de répétitions était donc prévue durant ces vacances de Toussaint.

C’était une semaine très importante parce qu’elle suivait de près l’audition-rencontre au cours de laquelle tout le monde avait marqué son enthousiasme. On avait donc tous hâte de se mettre au travail ! Mais à la suite des nouvelles mesures sanitaires, il a fallu s’adapter. Soit on annulait cette semaine de répétitions, ce qui aurait été assez compliqué à récupérer ; soit on répétait autrement, et c’est ce qu’on a choisi de faire. On a décidé de travailler par zoom et, étonnamment, ça a bien fonctionné, même si ça ne remplace pas le travail de plateau.

Comment avez-vous travaillé concrètement ?

On a consacré le premier jour à la rencontre et aux présentations de chacun-chacune. Le lendemain, chacun devait se filmer dans la ville comme s’il était en fugue, et adresser un message à quelqu’un. Audrey a récupéré toutes les vidéos et en a fait un montage pour qu’on le visionne tous ensemble le dernier jour. C’était très réussi.

Le troisième jour, on a scindé le groupe en petits groupes de 4 ou 5, et on a demandé à chaque groupe d’axer son travail sur un récit. Chaque jeune devait raconter son trajet qui s’entremêlerait ensuite à ceux des autres. Ce travail a également donné de très belles choses.

Et le jour suivant on s’est lancé dans le travail de jeu ! On a fait des improvisations, via zoom. On se demandait ce que ça allait donner, mais finalement le résultat était très intéressant.

Benoît et Audrey ont été très sollicités pour donner la réplique dans ces improvisations. Ils ont été d’une aide très précieuse pour stimuler ces jeunes. Quand on demande à quelqu’un d’improviser alors qu’il n’a aucune expérience, il va se contenter de dire deux-trois mots et puis plus rien. Or, si l’interlocuteur en face le bombarde de questions et essaie vraiment de le faire réagir, ça peut donner de beaux moments de jeu et de théâtre.

On a eu également eu des échanges sur le décrochage, sur la fugue, sur l’école. Et j’ai été agréablement surpris par la facilité qu’ils ont eue à parler d’eux, de leur intimité, de leurs peurs… à se livrer. En tout cas, cette première période de travail est vraiment de très bon augure pour la suite.

En ce qui concerne la suite, justement, comment comptes-tu travailler le groupe ?

Puisque le projet repose sur cette confrontation entre professionnels et non professionnels, je pars simplement du principe que je dirige des acteurs et qu’il n’y a pas de différence, pas plus qu’il ne doit y avoir de différences entre ceux qui faisaient déjà du théâtre et ceux qui l’éprouvent pour la première fois. Évidemment je serai attentif dans le langage que j’utilise, je tâcherai d’être précis et d’expliquer le mieux possible ce que je demande pour que tout le monde comprenne. Mon but est de trouver un équilibre entre tout le monde sur le plateau.

Comment Audrey et Benoît s’inscrivent dans le spectacle ?

Justement dans cette idée de trouver un équilibre. Audrey et Benoît ne sont pas là juste pour donner la réplique à ces jeunes, ou les mettre en valeur. Ils ont une vraie place dans le spectacle. L’histoire est celle de jeunes protagonistes qui vont rencontrer plusieurs personnages au cours de leur fugue. Ils vont rencontrer d’autres jeunes, mais ils vont aussi rencontrer des adultes. Et ces adultes, ce sont Benoît et Audrey qui vont les incarner. Ils vont jouer des policiers.ères, des manifestants.tes, des sans-abris, des éducateurs.trices, des barmans.maids… Tout un tas de personnages qui vont croiser le chemin des protagonistes et leur faire percevoir le monde adulte dans lequel ils vont bientôt entrer à leur tour.

Et en dehors du plateau, comment s’articule la collaboration entre Benoît, Audrey et toi ?

On travaille complètement ensemble.  Ils m’ont beaucoup aidé pour organiser la semaine de répétitions. J’avais des idées, des suggestions, qui étaient peut-être un peu trop chargées pour une première semaine de travail. Par exemple, au lieu de faire un petit peu de chaque exercice tous les jours comme je l’envisageais, on a consacré un jour par exercice. Ce qui a très bien fonctionné.

Au-delà de ça, les décisions de mise en scène me reviennent et je garde ce statut de regard extérieur pour mettre le tout en place. Mais il n’est pas impossible que je finisse sur le plateau peut-être avec un statut particulier, comme c’est le cas de Noé, qui sera sur scène mais qui ne sera pas en interaction avec les autres. En tout cas, pour le moment, je suis ravi de voir comment les propositions prennent vie et à quel point elles sont justes, cohérentes et riches.

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