Dans des temps normaux, les premières représentations de Après les Troyennes auraient commencé le 19 novembre 2020. Suite à la fermeture des salles de spectacle, les représentations sont reportées en saison 20-21, mais l’équipe artistique ne s’est pas arrêtée de travailler…

À quelle étape de création étais-tu quand nous avons appris que les représentations de novembre ne pourraient pas avoir lieu ?

J’étais déjà très avancé dans le concept du projet : l’écriture du texte avec Alain Cofino Gomez, la réalisation et le montage du film avec Cristina Diaz, la lumière et le décor du spectacle que je signe moi-même. Tout ce matériau était là, qui s’est construit en plusieurs étapes sur trois ans. Me manquait d’éprouver toute cette matière qui s’est construite avec le dernier élément essentiel, le matériel humain, c’est-à-dire le travail avec les interprètes. J’avais bien fait une étape du projet avec l’ensemble de l’équipe en Italie, mais ce n’était qu’une étape dont le but était d’ailleurs de servir à la construction du matériau. Là, il s’agissait de tout réunir et de donner forme au concept global que j’avais imaginé.

Quand on a appris qu’il n’y aurait pas de représentations, ce qui nous inquiétait avant tout était de savoir si on pourrait répéter ou pas. Quand on a su qu’on pouvait répéter, on a vraiment mis en question notre métier, l’éthique de notre métier, et on s’est dit que c’était une belle occasion de donner sens à ce que nous faisions.

On est rentré en répétition un peu comme si on rentrait dans un monastère, pour faire notre métier même sans avoir de public, pour faire notre office … et écouter notre prière sans adresse à un dieu : avoir le temps de se voir, l’un et l’autre face-à-face, et apprendre entre nous. Parce qu’il n’y a pas au début de notre travail de meilleur public que nous-mêmes pour voir ce que nous faisons.

L’absence de représentation a donc changé ta manière de travailler et ton rapport aux artistes ?

Quelque chose de magique s’est passé. Avant, au cours des étapes, il y avait, comme dans toute relation, des conflits, des incompréhensions, des questions… Et là, il y a une cohésion qui s’est installée tout de suite et qui est restée jusqu’au bout. Les équipes, autant techniques qu’artistiques, ont travaillé sur le plateau dans une même direction. Elles se sont fondues positivement en un seul ensemble. Je pense que les tensions qui naissent de l’échéance d’une première étant effacées et qu’il n’y ait plus ce miroir narcissique du public, a permis à l’équipe de plonger véritablement à l’intérieur de la pièce. Quand je regarde le spectacle, je vois que cela lui a donné une très grande force qu’on n’aurait peut-être pas eue sans de telles circonstances.

On voit vraiment sur le plateau une troupe de théâtre qui joue une pièce depuis 30 ans, ce qui colle à l’histoire du spectacle. D’un coup, on voit les interprètes dans les loges, dans cette intimité, dans ce recueillement. Je crois que ce qu’on a trouvé résistera jusqu’à ce que le public soit là, que ce ne sera pas perdu. Et je n’attends que ça, que le spectacle soit présenté.

En tout cas, c’est une sorte de luxe d’avoir et de voir toute une équipe de théâtre qui travaille à la vidéo, la lumière, le décor, les costumes, dans la sérénité puisqu’il n’a pas la pression de la première qui arrive.

Ce serait donc une libération de ne pas avoir cette échéance de la première ?

C’est une autre énergie et il fallait qu’on la découvre, sinon on n’aurait pas eu de but et tout serait retombé. On aurait déprimé en se demandant pourquoi on travaille si on ne peut pas jouer devant un public. On a dû se donner des raisons pour entrer dans cet « office », dans ce métier qui se fait entre nous avant de pouvoir l’offrir au public. De savoir que si les représentations ne sont pas pour demain, elles auront plus tard a bien sûr aidé à tenir le cap.

Après ces trois ans de construction du projet à intervalles très longs, nous nous retrouvons à nouveau dans une étape de travail, mais cette étape fait sens.

Sans le vouloir, sans le chercher, mon travail commence à ressembler à celui de Thierry Salmon qui à l’époque, pour monter Les Troyennes, avait travaillé de cette manière-là. Il avait rassemblé un groupe de gens avec lequel il est allé en Italie, en Allemagne… Il travaillait par période jusqu’à composer un tout et avoir le temps de réfléchir à ce qu’était la pièce, aux interprètes à l’intérieur de la pièce. A chaque étape et dans chaque pays il travaillait avec des femmes différentes, puis il rassemblait ces femmes, jusqu’à en avoir 34. Et pour l’anecdote un peu drôle : il y avait un chant composé par Giovanna Marini que ces femmes des différents pays apprenaient séparément. La première fois qu’elles se rencontraient, et avant même de se dire bonjour, la première chose qu’elles faisaient était de chanter ce chant. Ça les mettait ensemble, dans la même tribu, dans la même éthique de travail, dans la même conscience du métier.

La représentation du spectacle ne serait donc plus une fin en soi ?

Oui, c’est le travail qui est une fin en soi. Ça donne un courage et un enthousiasme différents. Bien sûr à un moment donné, on s’est quand même demandé ce qu’on était en train de faire, comment ça allait être. L’équipe est constituée de 14 personnes, technique comprise, et il fallait ne pas lâcher prise, ne pas lâcher la rigueur ! « Ah, il n’y a pas de public ? Alors on peut se permettre de rigoler … ». Mais non. En fait, il n’y a pas eu ça ! On est tellement exigeants vis-à-vis de nous-mêmes que c’est comme s’il y avait un ordre puissant. Je trouve ça magnifique !

C’est un moment historique que nous vivons avec cette pandémie et elle nous fait réfléchir à plein de choses. Quand on décide de ce qui est essentiel et de qui ne l’est pas…. Je pense que si nous étions restés à maison et que nous n’avions pas ce théâtre et ce travail de répétition, alors nous serions dans une grande dépression. Les répétitions sont essentielles aux artistes, et quand nous répétons, nous sommes infatigables !

Comment projettes-tu la reprise du travail, en saison prochaine ?

Ça, c’est question qui… Ce n’est pas que je n’ai pas envie d’y penser mais nous sommes encore tellement dans le moment présent… Et si j’ai appris une chose au vu de la situation et de son évolution, c’est qu’il faut plus que jamais profiter du moment présent ! Le futur viendra, inévitablement. Mais bon, ce sont des questions que je me poserais une fois que cette étape sera finie. Je me dois aussi d’avoir un contrat moral avec l’équipe.

Certains sont engagés dans d’autres projets, et je ne voudrais pas devoir les remplacer alors que chaque personne sur ce projet est un pivot essentiel de la création, que ce soit par son histoire, par son exil, par son métier… Au bout de trois ans, on a formé une tribu, une sorte de famille, une bande d’ami.e.s ! On ne vit pas ensemble, on ne mange pas tous les jours ensemble, mais dans le travail, on est une petite famille soudée. Chacun connait les défauts et les qualités des autres, la signification des silences et des cris. On a appris à travailler ensemble, dans le respect de nos différences, de nos grands écarts. Nous ne venons pas toutes et tous des mêmes écoles de danse. Il y a aussi des actrices, une chanteuse d’opéra… C’est donc une famille qu’il a fallu composer et aujourd’hui le miracle de l’union s’est opéré … au point qu’on dirait vraiment que ça fait 30 ans que nous sommes en train de rouler notre bosse en présentant cette pièce d’un endroit à l’autre. Je ne pense pas que ce soit reproductible avec une autre distribution…

Est-ce que tu as d’autres projets en vue, ou bien la ligne du temps est-elle trop bousculée par le report d’Après les Troyennes ?

J’ai un solo que j’aimerais faire autour des interviews que Jacques Brel a donnés. Ensuite, on me demande de faire une création à Rio de Janeiro, et de profiter du fait d’être là-bas pour en même temps donner un stage et présenter mon solo Só20.

Il y a aussi la reprise en Italie d’Après Les Troyennes. Tout cela est au programme de la saison prochaine mais dépend encore de savoir à quel moment on va reprendre la pièce au Varia, et si on va ou non la présenter à Liège. Comment on va organiser tout ça pour que l’équipe soit disponible. C’est un peu la question. Il y a aussi La Louvière…

Il y a plein de choses qui se profilent en espérant qu’on sorte de cette pandémie, qu’on puisse faire notre métier correctement, qu’on puisse revoir le visage des autres, accueillir du public, et avoir un peu de liberté parce qu’on a l’impression qu’on nous infantilise complètement et de plus en plus.

Nous sommes enfermés, nous avons tous passé le test pour être ensemble, nous portons des masques. Mais on est là et c’est comme si on vivait dans un monde à part. On a créé un microcosme social ici, avec les techniciens, et c’est une bulle d’oxygène.

On pourrait en faire un film…  Le scénario serait que des artistes entrent dans un théâtre et s’y enferment comme des réfugiés qui s’enferment dans une église pour se protéger d’une guerre extérieure…

Comme imagines-tu l’après ?  

Il faudra commencer par rédiger et négocier un nouveau contrat programme. J’aimerais avoir la possibilité de prolonger mon travail avec la Fédération Wallonie-Bruxelles durant encore 5 ans. C’est le temps qu’il me faudrait pour achever quelque chose de mon trajet, et mettre en œuvre une autre manière de travailler et de créer. Ce serait mon dernier contrat avec la Fédération. Et après, j’aimerais me disperser, comme dans le texte de Michaux :

Un jour,
Un jour, bientôt peut-être,
Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers

Que voudrais-tu mettre en œuvre de différent ?

J’aimerais bien créer pour d’autres compagnies par exemple, tout en gardant la mienne. J’aimerais aussi travailler sur le répertoire de ma compagnie avec des étudiants des écoles d’art, que ce soit l’Insas, Arts2, le conservatoire de Liège ou P.A.R.T.S.

Je trouve que les 4èmes années de ces écoles-là devraient travailler sur des projets professionnels qui sont, ou des créations, ou des reprises. Faire une reprise, dans l’apprentissage du métier peut être formidable. Ensuite, il serait important que les théâtres ouvrent leurs portes à ces nouvelles générations sortantes, qu’elles commencent leur trajet professionnel à ce moment-là et se montrent devant un public…

J’ai présenté une pièce dans le cadre de cours que j’ai donnés au conservatoire de Mons, avec des élèves de dernière année. Mais qu’est-il arrivé juste après ? La pandémie ! Donc tous ces jeunes n’ont pas de boulot. Je suis quand même content d’avoir mené le travail avec eux en exigeant d’avoir une salle de spectacle. J’ai demandé un copain de faire la lumière gratuitement. On a eu des aides au niveau de la bande son, etc. J’ai mis en place pour eux, en dernière année, un spectacle qui se voulait professionnel. J’ai invité des gens du milieu du théâtre et de la danse à le voir et qu’ils donnent des conseils à ces étudiants. Mais malheureusement, c’est une génération qui s’est percuté de plein front avec la pandémie et qui est aujourd’hui sans travail…

Penses-tu qu’il y aura des différences dans le système de création des spectacles et de programmation au sortir de cette crise ?

Je ne sais pas ce que deviendra notre métier qui est un métier du réel, de la transmission, dans le temps réel avec le public. Aujourd’hui, nous sommes parfois obligés de faire du streaming online pour répondre aux exigences de temps de création imposées par les contrats que nous avons signés pour avoir la Tax Shelter.

Il y a là quelque chose-là de très bizarre. Bien sûr la captation d’un spectacle peut servir à la diffusion de la pièce – et il y a d’ailleurs un projet de captation du spectacle par la RTBF – mais ce n’est pas la même pièce que vous voyez devant un écran et quand vous venez la voir et la vivre dans un théâtre. Avec la caméra, on passe dans un autre travail, un travail de cinéma ou un travail de télé. Il faut repenser le spectacle pour qu’il s’adapte à ces outils-là. Le réalisateur pressenti pour la captation était dans l’équipe de tournage du film que nous avons réalisé en Sicile pour le spectacle. C’est une grande chance car il connaît le projet et je lui ai dit qu’il fallait qu’on se raccorde pour imaginer comment faire cette captation si elle confirmait, et qu’elle puisse servir autant la RTBF, le public qui la regardera, que nous.  

La captation d’un spectacle est une chose. Le streaming on line une autre et beaucoup d’artistes s’y opposent. Que penses-tu, toi, du streaming ? Comment l’envisages-tu ?

Je crois qu’il faut être très pervers, comme nous l’avons été depuis toujours en faisant de l’art. Il faut corrompre la chose qui voudrait nous corrompre, avant que ce soit elle qui le fasse. Si internet veut entrer dans notre monde du théâtre, il faut l’utiliser pour faire une forme de révolution. Si nous sommes obligés de passer par là, alors faisons-en sorte de rendre que ce qu’on y montre soit « dangereux » ou subversif.

J’ai accepté de participer aux « Paroles d’artistes » que produit Musiq3 parce que je considère que le texte d’Henri Michaux que je vais lire est dangereux. C’est un texte terrible qui me convient en ce moment-ci. Il s’agit d’un homme qui se déchire en plusieurs morceaux dans une expectative de transformer le monde. Il est un « Clown » sans cirque, un être risible qui se lance le corps contre un rocher, avec le bruit des vagues et des fous rires dans un parfum d’éternité et de rage. Un artiste, quand il entend ce texte, et à plus forte raison quand il le lit, il se dit que c’est, justement en n’étant rien, qu’il y a moyen de percer. C’est ce côté subversif, dangereux, qui me plaît de faire passer…

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