Stoppé en plein vol par la fermeture des salles, Faire quelque chose (c’est le faire, non ?) devra attendre la saison 21-22 pour retrouver le public. Qu’est-ce que cette situation engendre pour l’équipe artistique ? Comment se profil le futur incertain ? Florence Minder vous en dit plus dans cette rencontre …

À quelle étape en étais-tu quand l’annonce de la fermeture des salles est tombée ?

On avait joué 5 fois : 3 fois à MARS–Mons et 2 fois à l’ANCRE Charleroi. Après ça on devait partir au DSN-Dieppe (France), puis venir au Varia.

Avant la création déjà, il n’y avait aucune certitude que le spectacle soit présenté. Comment se sont déroulées les répétitions dans ces conditions incertaines de premier confinement ?

D’un point de vue administratif, on a eu une grosse surcharge de travail. Notamment pour Manon Faure, qui est chargée de production de notre compagnie, Venedig Meer, et certainement pour MARS–Mons aussi, qui était producteur délégué. Il s’agissait de trouver des nouvelles adaptations, revoir sans cesse le cadre de production en fonction de l’évolution des mesures sanitaires …

Pour ce qui est du travail artistique, on avait déjà perdu une semaine à Dieppe au mois d’avril, ce qui a changé le processus même du travail. D’habitude, j’avance de manière fragmentée avant d’arriver à la finalité, en laissant passer un peu de temps entre deux sessions de travail. Or, là, ça n’a pas été possible. On a eu une semaine à la Raffinerie Charleroi-danse à Bruxelles en décembre 2019, et puis plus rien jusqu’au 17 août 2020, et la première était le 29 septembre. Donc il y a eu un grand trou, qu’on a quand même essayé de limiter, notamment avec une lecture Zoom et une rencontre avec toute l’équipe dès que ça a été possible …

Une autre complication était qu’on devait prendre tout un tas de décisions esthétiques alors que le jeu des interprètes ne pouvait pas avancer. On évoluait dans des temporalités assez différentes, ce qui a transformé la méthodologie de travail. Mais il fallait faire avec cette réalité-là, et c’était la première fois que je travaillais avec une esthétique installée avant le travail de plateau.

Est-ce que les rapports au sein de l’équipe artistique ont également été impactés par ces incertitudes ?

Au niveau de la gestion psychologique de l‘incertitude, on s’est octroyé beaucoup d’espaces de parole. Avec Manon, on a vraiment essayé de faire en sorte que tout le monde se sente en sécurité pour venir travailler.

On a beaucoup réfléchi à comment mettre en place un démarrage de travail dans ce contexte-là, et cela avec les dispositions qui étaient prises sur MARS à Mons comme le nettoyage très fréquent des espaces, l’adaptation des horaires, la limitation du service technique en matinée…

Il y a eu aussi la question du test. Nous étions contre le test obligatoire et heureusement MARS ne nous obligeait pas à en faire. On a donc proposé à l’équipe ce que j’ai appelé un « Budget de santé personnel en temps de pandémie mondiale », qui équivalait au prix d’un

test. La compagnie offrait ce budget à chaque membre de l’équipe, et chacun·e pouvait soit se faire tester, soit le dépenser dans une herboristerie pour booster son immunité.

Tout le monde, de manière individuelle, a choisi la deuxième option. Finalement, on a développé une espèce de « culture de l’immunité » dans le travail où chacun partageait ses bons plans, engageant une discussion vivante qui témoignait aussi d’une certaine éthique et d’une certaine vision du monde et de cette Covid. Mais aussi d’un principe de réalité : beaucoup de membres de l’équipe, dont moi-même, avons des enfants qui vont à l’école ou en crèche et sont donc possiblement des vecteur·rices. De plus nous devions faire les trajets Mons–Bruxelles quotidiennement en transport en commun ou en co-voiturage.

À moins de se faire tester tous les jours, le risque zéro n’existe pas.

Soit nous renoncions à créer la pièce, soit nous imaginions un cadre de travail dans lequel nous pouvions tou·tes nous sentir à l’aise. C’est ce que nous avons fait en prenant réellement soin de nous et des autres.

L’une des conditions pour assurer notre sécurité, évidemment, était que chacun·e s’engage à prévenir immédiatement s’iel développait des symptômes et à ne pas venir en cas de doute. Heureusement, dans la pièce, il n’y avait pas de contacts rapprochés. Les acteur·rices ne se touchent presque jamais, ce qui tombait plutôt bien.

Parliez-vous du fait de répéter peut-être sans pouvoir jouer ?

Oui, bien sûr. Mais ça, c’était un peu le préalable. À partir du moment où cette histoire de covid a commencé, on savait qu’on était dans le rouge. A ce moment, le mouvement général était à la réouverture mais on travaillait avec la conscience que ça pouvait changer.

Lors de l’une de nos discussions l’une des actrices a eu cette réflexion qui m’a semblé aussi importante : « Moi, ce dont j’ai peur, au delà de la précarité financière c’est de ne pas travailler. Ce dont j’ai besoin là, maintenant, c’est de travailler ». Je trouvais ça juste que cette parole-là puisse s’exprimer aussi. Ce besoin, dans un moment hyper anxiogène, de pouvoir faire communauté autour d’un projet. Garder une forme de normalité comme aller au travail, et faire son travail en étant reconnu·e et valorisé·e dans ses compétences, ça fait vraiment partie de la santé mentale (et de la survie financière).

Qu’est-ce que ces bouleversements ont changé pour toi ? As-tu le sentiment d’avoir dû abandonner des idées que tu projetais dans le spectacle ?

Je n’ai pas eu la sensation d’abandonner quelque chose. Par contre, j’ai eu la sensation que je ne maîtrisais pas l’entièreté du processus. Je me suis même demandé au début s’il ne valait pas mieux tout annuler, de peur que ça atteigne trop le processus artistique. Mais j’étais assez bien entourée pour garder le cap et « politiquement » ou en termes de collectivité, je pensais aussi qu’il était vraiment important de continuer à travailler. Au final, je suis très contente du spectacle.

Si on revient sur la question du processus, je peux avoir certains regrets sur le fait que le spectacle ait été peu joué…

Dans mon travail la question du présent de la représentation est toujours essentielle.

Dans Faire quelque chose, l’entièreté du spectacle est en adresse public. Avec l’interruption des représentations, le spectacle n’a pas eu le temps d’atteindre son plein potentiel de jeu. La bonne nouvelle c’est qu’il sera encore meilleur l’année prochaine.

Tu as expérimenté une autre forme de travail qui, finalement, aboutit aussi bien que celle dont tu avais l’habitude…

C’est ça, c’est autre chose, en fait. Par exemple, le fait que l’esthétique arrive avant le jeu c’est très inhabituel dans mon travail. Au début ça m’a un peu perturbée mais, en même temps, c’est un grand luxe de pouvoir travailler 5 semaines sur le grand plateau, avec la scéno, la création technique, etc.

On a eu moins de services et moins de temps de travail, c’est une évidence. Après, est-ce que ça a vraiment attaqué le projet ? Je ne crois pas. D’autant qu’on a quand même eu la chance de pouvoir travailler dans de très bonnes conditions d’accueil à Mons. Nous avons eu beaucoup de chance d’être arrivé·es en bonne santé au résultat final, avec 7 personnes au plateau et une équipe générale d’une quinzaine de personnes.

Avec le recul et le report d’une partie des représentations, comment vois-tu la suite et la reprise du spectacle ?

Comme d’autres créateur·rices autour de moi, j’ai l’impression qu’on est dans un drôle de mouvement.

Je pense que le spectacle sera très bien dans un an, je n’ai pas du tout peur qu’il vieillisse. Ce qui crée une sorte de frustration, c’est plutôt la raison pour laquelle les théâtres sont fermés. Ils ont mis énormément de choses en place pour qu’il n’y ait pas de contamination et qu’ils ne soient pas des foyers de contamination. Et ils ne l’ont pas été ! C’est donc difficile de voir les magasins non essentiels rester ouverts alors que les théâtres ferment. Pour moi, ça, c’est un vrai problème.

On a le droit de défendre un projet de société qui n’est pas celui de la consommation ! C’est difficile de sentir à quel point, encore une fois, la culture, les arts, l’éducation, la santé, … sont mis de côté.

Je trouve ça très bien qu’on ait le droit de répéter mais sur la durée, je ne nous vois pas répéter des projets qui ne se joueront jamais devant personne. Ce serait occulter le fait que la rencontre avec les gens, c’est le corps de notre travail.

Comme avez-vous vécu le fait de jouer devant des gens masqués, sans fête, sans rencontre, sans cet endroit de jonction entre les artistes et le public, après le spectacle ?

C’est étrange de jouer devant des gens masqués, parce qu’on perd énormément d’informations. Je me suis fait la réflexion qu’une des seules informations qu’on perçoit, c’est le rire, parce qu’il est sonore. Mais tout le spectacle ne peut pas se délimiter par les rires qu’il reçoit. Du coup, on se demande si le public est bien avec nous ou pas… c’est assez particulier. Mais je préfère jouer devant des gens masqués que de ne jouer devant personne, c’est une évidence.

Quant à l’absence de rencontre après le spectacle, ça c’est un réel problème. J’ai eu de nombreux retours de spectateur·rices frustré·es de ne pas pouvoir échanger avec l’équipe. C’est comme dire aux gens, « c’est bon vous avez vu votre truc, maintenant partez ». Or, se retrouver après une pièce fait partie de l’expérience théâtrale. Il n’y avait plus d’espace pour échanger alors qu’on a justement besoin de ces espaces pour discuter de ce qu’on a vu. Et puis, il n’y a plus ce côté de la rencontre fortuite qui, pour moi, doit rester un possible du lieu « théâtre ».

Quelle est ton opinion sur la diffusion de spectacles en streaming pour pallier la fermeture des salles ?

Le théâtre est une expérience physique et collective, donc pour moi jouer devant une salle vide n’a aucun sens. Mon spectacle se trouverait amputé d’une partie de sa matière.

Une pièce de théâtre se déploie parce que les corps en présence s’envoient des informations en temps réel. C’est charnel, hormonal, sensible mais aussi collectif.

Quand on va au restaurant, le cadre dans lequel on mange un plat et avec qui on le partage a une influence sur la manière dont les goûts s’expriment dans notre bouche.

Aller au théâtre c’est aussi faire une expérience esthétique et sonore à plusieurs. On sait la magie des concerts et comment un espace et une temporalité sont des étapes fondamentales dans la vie des artistes.

Donc, cette expérience virtuelle ou télévisuelle, ne peut pas, à mon sens, être perçue comme une « compensation ».

Bien sûr je peux imaginer une version virtuelle créative de mon spectacle, il faudrait alors du budget pour refaire un projet qui fasse fonctionner les ressorts dramaturgiques du numérique. Mais toute cette énergie pour créer une expérience par écran ne me convainc pas. Notamment aussi à cause de tout le temps qu’il me faudrait alors passer … devant l’écran.

Je n’ai pas envie de devenir un « corps écran » : on s’informe, on communique, on travaille, on se divertit, on s’éduque, on fait son administration sur un écran ! Notre monde est devenu extrêmement réduit et rectangulaire d’autant plus qu’on le partage avec les gens avec lesquels on vit… Avons-nous envie de devenir des bulles algorithmiques vivantes ?

Bref, il y a évidemment des choses très bien qui se font en virtuel, mais il est essentiel que l’expérience « par écran » ne soit pas mise sur le même plan qu’une expérience collective dans un théâtre, une salle de concert, au restaurant et dans tous les lieux où le lien social se tisse.

Face aux décisions politiques actuelles, il est indispensable de défendre les spécificités qui sont les nôtres. Cette notion de « distance sociale » fait beaucoup de tort, c’est une distance physique qu’il faut adopter et ça, les lieux culturels l’ont fait et peuvent continuer à le faire.

Penses-tu que cette situation d’un théâtre émancipé du nombre de ses spectateurs, permet de repenser différemment la relation avec le public ?

Je trouve que cette question touche autre chose : Est-ce que le théâtre est encore un foyer ? Un foyer au sens du feu, autour duquel les gens se réunissent. Est-ce que vraiment le théâtre est encore l’endroit où on se sent au chaud, où on va se nourrir, nourrir nos sens en règle générale ? Je pense que c’est cet endroit-là qui doit être repositionné. Une salle pleine est évidemment souhaitable !

En dehors de la tournée de Faire quelque chose, quels étaient tes projets futurs ? Ont-ils eux aussi été bousculés par les mesures anti-covid ?

J’ai de la chance car je pars travailler à Culture commune, scène nationale à Loos-en – Gohelle en France, Lance, pour l’accompagnement dramaturgique du jeune circassien Adrien Taffanel. Je collabore également avec Pascal Merighi et Thusnelda Mercy, dont la compagnie de danse vient de recevoir des subventions pour ouvrir un lieu – Barmer Bahnhof – à Wuppertal en Allemagne.

Dans les perspectives de ma compagnie, on a remis en mai dernier une demande de renouvellement des subventions pluriannuelles pour 2021-22-23. Je vais créer des petits formats autour de la thématique « L’invisible n’est pas inexistant », qu’on prévoit de montrer dans divers festivals.

Toujours dans les perspectives futures, en avril 2021 on travaille sur Violencia Rivas, une création de Léa Pohlhammer, au Théâtre Saint-Gervais à Genève. Et puis, pour la première fois, je vais enseigner à l’École régionale d’acteur·rices de Cannes et Marseille (ERACM).

Mon prochain « gros projet » est prévu pour 2023. Il s’agit d’un talkshow en scène sur plusieurs saisons, qui porterait sur le milieu culturel belge et serait transdisciplinaire. J’ai déjà commencé à mener une recherche à La Bellone autour de la notion de la « critique », de manière très large. Le format du talkshow en public, à la fois pertinent et divertissant, m’intéresse depuis longtemps : c’est une forme scénique qui intègre l’actualité et cela avec des invité·es. Mettre en avant des artistes, des penseur.ses, des chercheur.ses m’importe.

D’après toi, qu’est-ce qui est susceptible de changer au sortir de la crise, en termes de production, de programmation, de création… ? Qu’est-ce qui devrait changer selon toi pour que le secteur théâtral en sorte grandi plutôt qu’amenuisé ?

C’est une question difficile, sur laquelle beaucoup de personnes travaillent depuis longtemps, et je ne suis peut-être pas la meilleure personne pour répondre. J’ai l’impression que le premier cœur serait de conscientiser que, quelles que soient nos esthétiques théâtrales, nous défendons la place de l’imaginaire dans la société et nous sommes des expert·es de la fiction.

Nous construisons et déconstruisons des récits, nous les mettons en perspective, nous incarnons d’autres vies que les nôtres et visibilisons les récits collectifs qui nous déterminent. Le terme de fiction, ne se limite pas à une série télé ou à un film. Les fictions sont aussi politiques quand on constate que certains récits sont davantage médiatisés que d’autres, quand notre perception du monde est limitée par des algorithmes ou quand par exemple, nous constatons que des manuels scolaires ont invisibilisés le clitoris jusqu’en … 2017 ! Comprendre les ressorts d’une fiction, quels desseins politiques elle sert ou à qui elle profite c’est essentiel pour chaque citoyen·ne. Les fictions que l’on consomme, ou que l’on produit, élargissent ou réduisent l’expérience de la vie. C’est donc un élément essentiel d’un projet de société.

Ensuite plus concrètement, on ne va pas sortir grandi·es de cette crise si chacun·e tente de sauver sa peau. Les conséquences de cette crise, de l’écrémage actuel et de la précarisation des plus fragiles d’entre nous, conduira à une polarisation du milieu.

Il ne faudrait pas que les structures et les artistes les plus établi·es sortent solidifié·es tandis que les moins armé·es disparaissent.

Je pense qu’il faut plus que jamais résister à la mise en concurrence des artistes, partager tous nos outils et nos réseaux. C’est ce qu’on a toujours fait au sein de la compagnie. Ça signifie aussi privilégier la solidarité dans le casse-tête des plannings à venir puisque les deux saisons prochaines vont devoir absorber les reports. Cela, en plus, dans un contexte de changements de directions sur l’ensemble du territoire.

Enfin, sur Faire quelque chose, on était une grosse équipe dans laquelle la transmission jouait un rôle important. Le fait de collaborer avec des jeunes (via le Centre des arts Scéniques, en engagement ou en stage) est aussi une manière de contribuer à maintenir l’écosystème artistique vivant. La compagnie d’Armel Roussel m’a beaucoup aidée quand j’ai commencé à lancer mes projets et elle le fait avec bien d’autres. C’est ce genre de cercle vertueux qu’il faut favoriser. Dans l’industrie culturelle comme ailleurs, nous sommes co-responsables de la manière dont on ouvre ou ferme la porte aux évolutions de la société. Ça veut dire dépasser les familles théâtrales, dépasser le « j’aime – j’aime pas » et élaborer des pensées critiques sur lesquelles nos pratiques peuvent s’appuyer et évoluer collectivement .

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