Guillaume Kerbusch et Laura Petrone sont un couple de jeunes créateurs qui débordent d’énergie et d’inventivité. Du côté du cinéma, ils ont fondé « La belge collection », une édition de courts-métrages qui a pour but de promouvoir des  jeunes comédiens aussi bien en Belgique qu’à l’étranger. Du côté du théâtre, ils produisent des spectacles, pour la plupart écrits par Guillaume Kerbusch, dont les thématiques (l’obésité, le divorce, la honte sociale, le mal être, etc.), touchent aussi bien les jeunes que leurs parents, et qui sont conçus pour être facilement transportables. On peut les découvrir dans les écoles secondaires, dans les centres culturels, dans les théâtres.

Artistes associés au Théâtre Varia, on devait les retrouver dans Jimmy n’est plus là, lauréat du Prix Maeterlinck « Meilleur spectacle jeune public », et dans Brandon. Si la pandémie fait que nous devons les reporter, cela n’a pas empêché le jeune couple de continuer son travail et de mener des ateliers dans le cadre d’un plan de « lutte contre le décrochage » avec des jeunes qui ont plus que jamais besoin de culture. Tantôt comédien.ne, animateur.trice, metteur.e en scène, producteur.trice, Laura et Guillaume nous livrent ici leur quotidien en temps de crise…

Où en étiez-vous du travail autour de Jimmy n’est plus là et Brandon quand vous avez su que les représentations prévues au Varia n’auraient pas lieu ?

L : Jimmy a été créé il y a deux ans, donc on l’avait déjà tourné pas mal de fois, notamment aux rencontres de Huy, mais aussi dans des écoles, des centres culturels. Le spectacle était prêt pour la reprise.

Et pour ce qui est de Brandon, le projet était aussi bien avancé. On devait présenter le spectacle aux rencontres de Huy en août passé, qui ont été reportées en décembre, puis finalement annulées. On a quand même pu présenter le spectacle durant deux-trois semaines en octobre dans les écoles, et les réactions des élèves étaient très positives. On est à la fois contents et frustrés.

Est-ce que la situation a eu des impacts sur votre compagnie ?

G : Une grosse partie de la diffusion de Jimmy a été freinée, que ce soit dans les écoles, dans les centres culturels ou dans des festivals internationaux où nous devions aller jouer. Le spectacle a eu un gros succès au festival de Huy et il a reçu le prix Maeterlinck du meilleur spectacle Jeunes Publics cette année (en 2020). On passe clairement à coté de ce succès. On devait aller jouer en Allemagne par exemple, et à chaque fois tout a été remis en question.

L : Ce qui est le plus frustrant, c’est que nos projets commençaient à vraiment bien prendre. C’était un peu pour nous l’année des résultats où on allait pouvoir profiter d’une nouvelle visibilité et tout ça a été balayé. C’est le cas de Jimmy en tout cas. Heureusement, du côté de la « Belge collection », nous avons pu présenter les quatre courts-métrages que nous avons produits, au BRIFF et au FIFF. Ils ont été ensuite sélectionnés dans plusieurs festivals et l’un d’eux a été présenté au festival de Clermont-Ferrand qui est un festival très important pour les courts-métrages.

Mais on se rend compte aussi que le plus important est de jouer devant un public et de toucher des gens qui ne vont pas nécessairement au théâtre, et particulièrement les jeunes.

N’est-ce pas ce que vous faites en tournant énormément dans les écoles ?

G : Le fait de jouer dans les écoles permet en effet d’être en contact avec un public qu’on ne voit pas souvent au théâtre, et c’est d’ailleurs un notre chance de savoir comment tourner dans les écoles. Mais pour l’instant, on ne peut rien présenter dans les écoles. En revanche, on mène des ateliers en tant qu’intervenants extérieurs qui s’inscrivent dans un plan de « lutte contre le décrochage ». Les conditions sont très strictes. Le groupe doit être composé de 8 personnes de 18 ans au maximum, mais on sent que les jeunes ont plus envie de culture qu’avant.

Là, on a fait des animations autour de Mohaxime, notre nouveau projet, et on sent que les élèves sont en demande, on a toute leur attention dès qu’on leur propose quelque chose d’un peu ludique.

Je vois quand-même cet aspect positif que les écoles, qui étaient déjà très ouvertes sur la culture, en ont aujourd’hui encore un plus grand besoin. Cela nous légitime encore davantage dans notre démarche. C’est un travail qu’on a toujours fait, mais aujourd’hui c’est devenu une nécessité. J’espère que de cette nécessité immédiate naîtra quelque chose de durable pour la culture.

L : Pour le moment, ils en ont vraiment besoin tant ils dépriment.

G : On se plaint mais moi je ne suis pas comme les profs et les adolescents, obligés d’être dans une salle 8h par jour avec un masque. Dans une de nos animations, on filmait les élèves en gros plan pour travailler sur ce qu’ils dégageaient et leur apprendre à se regarder. Ils devaient donc retirer leurs masques. La prof et les élèves ont dit « ah c’est marrant, c’est la première fois que je vois ton visage sans masque, je ne savais pas que t’avais cette tête là ! ». C’est vraiment surréaliste. On nous aurait dit ça il y a un an, on n’y aurait pas cru.

Que pensez-vous du développement des plateformes de streaming ou des captations de spectacles ?

G : Faisant du cinéma et du théâtre, je ne crois pas au théâtre en streaming. Franchement, je trouve que c’est d’une grande tristesse. Après, voir des performances ou des spectacles qui ont déjà tourné et qu’on a manqué, c’est autre chose. Ce que je trouve positif dans ces captations, c’est qu’on va peut-être avoir un historique des créations, qui pourront être utiles d’un point de vue professionnel. Mais en tant que simple spectateur ou même en tant qu’acteur, je trouve que c’est vraiment déprimant. Le théâtre ça se joue devant un public, sinon ça ne marche pas. Je suis le premier à vouloir trouver des plans B pour aller trouver plus de gens, mais franchement, faire du théâtre sans les gens, ça n’a pas de sens.

L : Le risque est de déshabituer les jeunes à aller au théâtre, ou bien à ne plus avoir de contact avec eux. Quand on va faire des animations en classe, on établit un lien et quand ils viennent voir le spectacle, ce lien interfère. On peut discuter, échanger.

G : On a quand même accepté de faire une captation de Brandon avec la RTBF, qui est assez chouette, même si ça reste une capta et qu’il n’y a pas le plaisir d’être avec un public. Une captation, ça reste un témoignage de quelque chose, une trace du spectacle, mais ce n’est pas un spectacle, et je ne pense non plus que ça intéresse autant de gens que ça.

Ce que je crains c’est que les politiciens se disent « voilà, on a capté vos spectacles » et estimeraient que c’est suffisant. Ça ne l’est pas. Mais c’est sans doute à nous en tant qu’artistes et diffuseurs d’inventer des choses pour aller au contact du public.

Vous pensez que le secteur doit se remettre en question à ce niveau-là ?

G : Je crois que c’est vraiment l’occasion de se rendre compte de la valeur du « vrai » spectateur. Pas du copain ou de la copine à qui on veut en mettre plein la vue, mais de celui qu’on ne connaît pas. Il faut travailler beaucoup plus sur l’échange avec les gens, sur la vie d’un spectacle, sur un public à aller chercher.

On doit se poser des questions. Est-ce qu’on peut faire plus ou mieux ? Est-ce qu’il n’y a pas un truc à inventer ? Est-ce qu’une quinzaine de théâtres importants à Bruxelles c’est suffisant par rapport à la possibilité de création et par rapport au public qu’on peut aller chercher partout ?

Cette période vous a donné des idées pour inventer de nouvelles choses ?

L : On a des hauts et des bas, des périodes où on est moins motivés… Ce qui est difficile au quotidien, c’est d’être dans l’attente. Mais on tient le cap et on continue de travailler à nos nouveaux projets qu’on avait débuté pendant le premier confinement.

G : Mohaxime par exemple qu’on est en train de créer. L’avantage c’est que nous pouvons prendre le temps et le plaisir de la création.

L : On est également en cours d’écriture de notre premier long métrage au cinéma. Mais je pense que c’est la vie sociale qui nous manque.

G : Et aussi le plaisir de raconter quelque chose aux gens, et de les rencontrer.

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