Dans des temps normaux, les premières représentations de Dressing Room auraient commencé le 19 novembre 2020. Suite à la fermeture des salles de spectacle, les représentations sont reportées en saison 20-21, mais l’équipe artistique ne s’est pas arrêtée de travailler…

À quelle étape de la création étais-tu quand l’annonce de la fermeture des salles de spectacle est tombée ?

Guillemette Laurent : Il nous restait trois semaines de travail avant la première, et trois semaines, dans la création d’un spectacle, c’est vraiment la période la plus critique. Un spectacle se construit en fonction d’un échéancier, et nous étions à ce stade où nous avions déjà beaucoup travaillé et où on commençait à voir quelque chose du spectacle. C’est la période où une sorte de « monstre » apparaît. On voit ce qu’on a fait et on voit ce qu’il reste à faire. On se demande si trois semaines suffiront pour y arriver et en même temps c’est la période où tout est encore possible. En bref, c’est la grande période des remises en question… et comme avec Marie, nous en étions à ce stade de la remise en question, on s’est même demandé s’il ne valait pas mieux arrêter de répéter plutôt que de continuer à travailler.

Vous avez finalement choisi de continuer. Mais est-ce que le report des représentations a influencé votre manière de travailler ?

G.L : Oui, ça influence énormément le travail. Comme je le disais, un spectacle se construit sur un échéancier, et à partir du moment où il n’y a plus d’échéance, le temps devient très étrange. Pour moi, c’est très étrange de faire ce qu’on est en train de faire. C’est un temps que je n’avais encore jamais éprouvé au théâtre.

On continue à travailler dans un temps calendrier lié à la date butoir de la première mais on n’a plus la pression de cette date butoir. Généralement, la pression peut avoir quelque chose de négatif mais elle peut aussi avoir quelque chose de positif. Il y a un rapport à l’urgence, et là c’est comme si on nous avait enlevé ce rapport à l’urgence. Ça a des avantages évidemment, mais aussi des inconvénients. Il faut finir le spectacle et en même temps, on ne sait pas pourquoi ou pour qui.  C’est comme si la question de la répétition devenait primordiale et se plaçait avant celle de la création. Il y a pour moi quelque chose de bancal, au point que je suis sûre que le 19 novembre, qui était la date de première, on aura quelque chose qui sera quasi achevé et qui ne sera pas satisfaisant.

Est-ce qu’il y a dans ce temps sans date butoir, un côté libérateur qui vous permet d’éprouver des pistes de travail que vous n’auriez peut-être pas empruntées si le spectacle avait dû se jouer à la date prévue ?

G.L : C’est très paradoxal, en fait. A priori, sur papier j’aurais dit oui, un peu comme quand tu es à l’école et qu’on te dit que la date de ton examen est repoussée de cinq jours. Mais dans les faits, ce n’est pas aussi libérateur que ça.

Je vais prendre un exemple très concret : il y a quelques jours, la question de transformer complètement l’espace dans lequel on était, s’est posée. On était là dans un rapport frontal classique, et on se demandait s’il n’était pas mieux d’inverser ce rapport. Donc, on aurait pu se dire qu’avec ce temps, on pourrait voir ce que ça donnerait d’inverser le rapport, mais on ne l’a pas fait.  J’ai pris la décision de ne pas le faire parce que le temps de création qu’il nous restait était trop court.

On a effectivement plus de temps mais on doit quand même tenir compte du travail des équipes qui nous entourent, du fait que certaines personnes ne pourront plus être disponibles. Il y a quand même quelque chose à accomplir comme prévu, qui s’arrête un moment et qui sera présenté plus tard.  

Tout ça me donne la sensation d’être dans un paradoxe temporel. C’est la première fois que j’éprouve de façon aussi claire ce que produit la pression de la première, l’élan créatif qu’elle engendre, et c’est la première fois que j’éprouve la difficulté de trouver cet élan créatif. Plus que libérée, j’ai plutôt la sensation d’être bloquée quelque part.

Avant même de savoir que les représentations n’auraient pas lieu, il y avait, à cause du contexte sanitaire, des aspects de la mise en scène que tu avais envisagée qu’il était difficile, voire impossible, à mettre en place : la proximité de Marie Bos avec le public, ou encore les changements de costumes que tu avais prévus nombreux. Comment as-tu intégré ces contraintes dans le travail ?

G.L : En fait, j’ai changé la mise en scène pour que la gestion de ces questions-là ne soit pas envahissante dans le travail. Mon objectif est qu’à la fin du temps de répétitions, je voie le spectacle. Il restera sûrement des choses à peaufiner au moment de sa reprise, mais je me devais de tout mettre en place pour voir le spectacle construit, et le reprendre ultérieurement à partir de là. J’ai revu complètement cette idée de transformer le personnage de la pièce à travers les costumes.

Elle représentait des heures de travail et elle ne pouvait pas avoir lieu parce que la costumière ne pouvait pas travailler normalement avec les nouvelles mesures. C’était un travail en cours qui était loin d’être fini à 3 semaines de la première. Si on gardait l’idée, le travail aurait été bloqué et on voulait avancer. J’ai donc gardé un des changements, et revu autrement les autres transformations. Notre costumière va continuer ses recherches pour la saison prochaine, mais je ne pouvais plus baser la mise en scène là-dessus puisque c’était l’un des aspects qu’on pouvait le moins travailler.

Tu dis avoir besoin de voir le travail le plus achevé possible à l’issue de cette première étape et que cela te permettra d’envisager sa reprise. Comment envisages-tu cette reprise ?

G.L : Je travaille à être contente de ce que je verrai au dernier jour de répétition, c’est-à-dire à assister à un beau spectacle. C’est vraiment la question qui s’est posée au moment de l’arrêt des représentations. À partir du moment où on a décidé de continuer à travailler, je fais en sorte que je sois contente de ce que je vois à l’issue de cette période de travail.

Et à le reprendre tel quel d’une certaine façon ?

G.L : Exactement. Le but est que dans un an ou un an et demi, on ne soit pas en train de se dire qu’on a encore beaucoup de travail et de recherche à faire. On doit pouvoir se dire qu’il faut remettre le pied à l’étrier, se concentrer, mettre nos forces en mouvement mais, dans ma tête, je compte que j’aurai six ou sept jours de répétitions, pas plus. Il faudra bien filer trois ou quatre fois avant la première et on aura donc pas plus de deux ou trois jours pour se remettre en route. Je pense qu’il faut être très vigilant sur cet aspect-là. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai décidé de ne plus faire reposer le spectacle sur ces changements de costumes. Si je m’en étais tenue à cette idée, je ne voyais pas le spectacle, et ça, je ne pouvais pas me le permettre.

Cette revisite de tes intentions de mise en scène est-elle une perte ?  

G.L : La situation a clairement changé le spectacle a plein d’endroits. La question de l’adresse au public par exemple. La pièce est un monologue et Lol, son personnage, s’adresse tout le temps au public. Au départ, il était question que Marie déambule dans le public. C’est une idée qu’on a totalement abandonnée. Après, même si la situation change le spectacle, je n’ai pas une sensation de perte. Heureusement car sinon ce se serait horrible et j’arrêterais. Avec Marie, nous avons au contraire avancé et trouvé d’autres pistes tout aussi intéressantes. Je n’ai aucun regret et aucune envie de revenir à l’étape d’avant.

Au-delà de la construction et de la mise en scène du spectacle, est-ce que la situation a changé la relation au texte et à ce qu’il raconte ?

G.L : C’est difficile à dire. J’ai n’a pas le recul suffisant sur ce qu’on est en train de vivre pour répondre. Je m’interroge très fort sur mes futurs projets mais pour Dressing room, je suis trop dedans.

En quoi consiste cette interrogation sur tes futurs projets ?  

G.L : Par exemple, j’ai un énorme projet sur lequel je travaille et qui est Peer Gynt.  Avant, ce qui guidait mon projet était la question identitaire qui traverse la pièce. Qui suis-je face aux autres ? Mais maintenant, et ça ne remet pas en question mon envie de monter la pièce, je la lis autrement. C’est la question de la liberté individuelle face aux autres qui devient centrale. Ce qu’on est en train de vivre est une vraie question sur ce qu’est la liberté. Comment perçoit-on son sentiment de liberté ? À partir de quand est-il entravé ? Et qu’est-ce que ça change, profondément, dans ton être, de se sentir entravé ? Cette question de liberté ne se pose pas tellement en termes de « j’ai besoin d’être libre », mais en quoi est-ce que le fait d’avoir le sentiment profond de ne pas être libre amène à l’aliénation.

Pour moi, c’est une vraie question dans Peer Gynt. Elle était là d’ailleurs, mais elle ne me semblait pas prioritaire. Or, maintenant, j’ai l’impression que c’est essentiellement ça qu’il faut mettre en avant, que cette question est déterminante. Peer Gynt a besoin de se sentir libre et cette question résonne aujourd’hui de façon violente, et elle va résonner encore dans les années à venir, particulièrement pour les jeunes générations.  On est tous à grande échelle plus ou moins privés de liberté, et j’ai l’impression que cette privation est plus violente encore pour les jeunes, les adolescents parce qu’ils vont devoir faire avec.

Peer Gynt pose d’emblée, dès les premières scènes, cette question de la liberté individuelle contre le bien collectif. Il veut avoir toutes les filles qu’il a envie de prendre, il veut boire autant qu’il a envie de boire, … Et il se retrouve face à un collectif qui lui dit « non ».

Le confinement a d’une certaine façon – et même si cet axe de lecture était là – transformé la direction du projet. Comme beaucoup d’entre nous, je me demande quel impact ce qu’on est en train de vivre aura sur le futur et je ne peux pas faire comme si cette question n’existait pas. En travaillant le texte de Peer Gynt avec cette question en tête, c’est comme si la pièce s’éclairait. C’est comme si un soleil se déplaçait du mur droit pour éclairer de façon violente le mur gauche qui était jusque-là dans l’ombre. C’est une sorte de tropisme.

La situation a changé le prisme par lequel tu te lançais dans ce projet, mais elle n’a pas remis en question d’autres projets que tu envisageais de monter ?

G.L : Je travaille pour le moment sur Dressing Room tout en préparant Peer Gynt qui prend beaucoup de place. J’ai un autre projet qui pour l’instant n’est pas remis en question. Mais c’est un peu trop tôt pour répondre parce qu’on est dans l’œil du cyclone…

Penses-tu que le système de création et de programmation des arts de la scène sera différent après cette crise ? Et d’après toi, quelles pourraient être ces différences ?

G.L : Je suis très partagée, en fait. Je pense que ça va sans doute être différent, mais dans quel sens les choses vont-elles bouger ? Il y a des choses que je vois se mettre en place et qui me font un peu peur, et d’autres que je trouve pas mal. Il y a du positif et du négatif.

Qu’est-ce qui te ferait peur ?

G.L : La place que pourrait prendre le streaming dans les arts vivants alors que pour moi la question de la présence des corps est absolument déterminante dans mon travail.

Et la question du rapport au public ? Quelle est ton opinion sur la relation au public, sur son nombre restreint, sur le fait qu’il soit masqué ?

G.L : Ça va dépendre de ce qui va nous tomber sur la tête dans les mois qui viennent mais, si jamais on finissait par se débarrasser du virus, j’ai l’impression que ça va impacter les 2 ou 3 saisons à venir. Mais de la même façon qu’on a su très vite arrêter de s’embrasser, de se mettre au pas, de rester à 1m50 les uns des autres, comme un réflexe … je pense qu’on pourra désapprendre tout ça très vite aussi. J’ai l’impression qu’il suffirait que tout le monde soit un peu rassuré pour une raison ou pour une autre pour que tout revienne peu à peu comme avant. Mais si on joue au yoyo plusieurs fois, le risque sera plus grand que les rapports changent alors de façon durable.

En revanche, de façon immédiate, sur les prochaines saisons par exemple, il va falloir du temps avant d’envisager qu’un acteur puisse s’approcher d’un spectateur sans craindre qu’il ne vive plus cette approche comme quelque chose de dangereux.

J’ai l’impression que plus la blessure sera douloureuse et profonde, plus le trauma sera complexe à combler. Je pense que, tel qu’il est là, le virus n’est pas encore à ce point traumatique pour transformer de façon violente la société. Mais si dans 10 ans on est frappé par une autre épidémie et que des enfants meurent par milliers par exemple, alors il en sera terminé des contacts sociaux.

Pour en revenir au public, il y a la question du masque, mais aussi celle du nombre. Depuis plusieurs années, le théâtre est hanté par la question du nombre de spectateurs et le voilà contraint à des capacités réduites. Quelle est ton point de vue sur cette relation à un public plus restreint ?

G.L : On voit que les théâtres les plus impactés sont ceux qui ont un besoin criant de nombre de spectateurs. Et ceux qui le sont le moins, sont ceux qui font de la recherche…

Je suis allée voir des spectacles avant le confinement. J’ai été très émue des salles que je voyais, en me disant que tous ces gens dont ce n’est pas le métier, auraient très bien pu choisir de regarder une série chez eux à la télé – surtout que tout les encourage à le faire -, mais qu’ils sont quand même au théâtre, avec leur masque.

Ça nous ramène à la nécessité de la présence des corps, du vivant. Est-ce que ce deuxième confinement te semble plus difficile à vivre que le premier ?  

G.L : Pour moi, il est moins difficile que le premier parce que je travaille, et que ça change de se rendre aux répétitions, presque normalement. C’est sûr que le vivant aide très fort à traverser la situation.

Maintenant, c’est le deuxième spectacle que je fais dans ces conditions-là. J’ai fait un spectacle au Théâtre des Martyrs en début de saison avec Geneviève Damas. Au lieu de se jouer en septembre, il devrait se jouer en juin. Je suis très curieuse de voir ce qu’il va rester de ces spectacles qu’on construit maintenant, au moment où on va les présenter. C’est encore quelque chose d’énigmatique. Comment, avec le recul du temps, je vais voir ce spectacle que je suis en train de construire maintenant ? C’est un vrai vertige pour moi. Le temps du théâtre est le présent.

Je pense aussi aux programmations des théâtres qui s’inscrivent dans des temps longs. Que vont donner ces spectacles qui ont été pensés dans un monde où même l’idée de ce qu’on vit en ce moment ne nous effleurait pas ?

C’est le cas de Dressing Room, mais là où je suis rassurée, c’est que ce spectacle n’est pas un spectacle thématique mais un spectacle poétique. La question du « beau » le traverse. Qu’est-ce que le spectateur va traverser en termes de « beau » qui est à prendre au sens philosophique du terme. Cette question-là a traversé des millénaires, je pense donc qu’elle peut attendre un an ou un an et demi sans trop de problèmes. C’est l’avantage que j’ai par rapport à ce spectacle-là. Il ne repose pas sur une idée à faire passer.

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