Comme cela était prévu déjà depuis plusieurs mois, Silvio Palomo et son « Comité des fêtes » occupent en ce moment le plateau du Grand Varia pour y préparer la reprise du spectacle Ørigine. Dans l’incertitude d’abord, puis dans la conscience que le spectacle ne sera pas joué comme prévu, quel sens prend l’occupation d’un plateau ? Silvio Palomo partage l’expérience d’un travail artistique en temps de crise.

Ørigine a été créé en 2018 à la Balsamine. Peux-tu expliquer ce que ça représente de reprendre une pièce deux ans après sa création, et dans ce contexte incertain ?

C’est déjà particulier de faire une reprise après deux ans. On était heureux à l’idée de pouvoir rejouer ce spectacle qu’on a eu beaucoup de plaisir à créer à la Balsamine. Cela nous réjouissait qu’il soit accueilli dans la grande salle du Varia parce que ça nous permettait de rencontrer un autre public.

Dans nos projets, il y a un univers plastique fort, la scénographie prend une grande place. Donc tout le travail de cette reprise, c’était aussi de pouvoir ré-ajuster la scénographie à un nouvel espace, la retravailler pour faire en sorte que le projet tourne plus fluidement… On était très excités à l’idée de se lancer là-dedans.

On a beaucoup espéré que ça se ferait ; on pensait qu’on passerait entre les gouttes et finalement, ce n’est pas le cas. Évidemment, on n’est pas les seuls donc on se réconforte ensemble, comme on peut, à l’idée de ne pas jouer.

Mais c’est difficile de faire le deuil de ce spectacle parce qu’on sait qu’il y a très peu de chance qu’il revoit le jour, étant donné la situation et la réalité des programmations qui vont probablement donner priorité aux créations. La reprise d’Ørigine était l’occasion de relancer un projet qui avait eu finalement peu de visibilité. 

Heureusement on a d’autres projets, donc on reste très excités. Comme on travaille généralement avec les mêmes personnes au sein du Comité des fêtes, on va poursuivre nos recherches ensemble.

Mais celui-ci, on était particulièrement contents de le reprendre et on est tristes de se dire qu’on ne le jouera plus.

Tu dis beaucoup « on » ou « nous » quand tu parles du « Comité des fêtes ». Peux-tu nous parler de ce collectif ?

Je travaille avec un même noyau de personnes depuis une dizaine d’années. À savoir : Aurélien Dubreuil-Lachaud, Manon Joannotéguy, Léonard Cornevin et Nicole Stankiewiscz, qui sont vraiment sur tous les projets. Et puis d’autres personnes viennent se greffer aux différents spectacles. Bien que je sois porteur de projet, il y a une manière très collective d’appréhender le plateau.

C’est surtout une manière d’écrire qui est commune puisque, en général, j’amène des éléments de scénographie que je crée en atelier avec mon frère, Itzel Palomo, le scénographe. Ensuite, sur base de ces propositions scénographiques, on fait tout un tas d’improvisations, avec les comédiens et comédiennes. Et on écrit les spectacles comme ça. Je n’amène pas de texte mais des situations, des idées de jeux qu’ils et elles viennent ensuite développer sur scène. On réfléchit ensemble à la construction du spectacle, à la conception des costumes, etc. Par exemple, Léonard, en plus d’être acteur, est aussi créateur lumière.

C’est pour ça que je dis souvent « nous », et c’est pour ça que nous avons créé Le Comité des fêtes. C’est aussi pour dépasser mes envies personnelles, au nom d’un groupe de gens que j’admire beaucoup.

Pour revenir à Ørigine, est-ce que vous continuez à répéter malgré tout, ou est-ce que vous profitez de l’espace pour faire tout autre chose ?

On fait effectivement d’autres choses… et on a aussi travaillé sur le projet. On a analysé ce qu’il en reste… On a notamment tourné un clip vidéo autour d’une des chansons qui apparait dans le spectacle. L’idée est de garder des traces autres que des photos ou des captations. Parce que la captation ce n’est pas le spectacle, c’est autre chose. Du coup on a essayé de trouver un format vidéo qui pouvait nous stimuler et nous amuser dans sa réalisation.

Ce clip est donc une sorte de relique du spectacle, la tentative de garder quelque chose de vivant en tout cas, avec les acteurs et actrices, les costumes, certains éléments scéniques…

C’est très important pour l’équipe de continuer à s’amuser, et surtout trouver du sens dans ce qu’on fait, en sachant que ce projet-là ne rencontrera plus le public. On a recherché le moyen de garder la générosité qu’on met habituellement dans nos spectacles. C’est compliqué parce que c’est un autre média, une autre façon d’envisager les choses. La vidéo est un autre langage qu’on maitrise moins mais avec lequel on essaye de bricoler.

Tu as une création en vue au cours de la saison prochaine, à la Balsamine. Est-ce que la situation t’amène à revisiter cette future création ? Est-ce que tu intègres tout ça dans ta pensée artistique ?

On a commencé ce projet l’an dernier, avant même le premier confinement. Il s’appelle ABRI, ou Les casanier.e.s de l’apocalypse, et du coup, il fait étrangement écho à cette situation. On était en train de le répéter en mars 2020 à Montévidéo à Marseille, juste avant le premier confinement, et la réalité a complètement rattrapé notre fiction qui était celle d’individus tentant de vivre ensemble dans un espace clos.

Donc effectivement, la réalité de la covid est venue tout bousculer, et nous a poussés à nous réinterroger. D’ordinaire, on aime bien faire apparaître des petits moments de réel dans nos pièces, mais le souci actuel est que je n’ai pas envie d’en faire une pièce sur le confinement ou comment on l’a traversé.

On s’efforce toujours de mettre de la poésie dans notre manière de raconter des histoires, de décaler la réalité dans des moments un peu absurdes, de faire un pas de côté pour regarder le monde de biais. Mais aujourd’hui la réalité est tellement « irréelle » qu’on se demande encore comment l’appréhender. Comment trouver ce décalage par rapport à une réalité qui a beaucoup trop rattrapé la fiction.

Donc voilà, ça pose plein de questions sur comment on continue d’écrire, comment on continue d’être inspiré par le réel…

Prochainement on doit aussi préparer une forme courte pour le festival XS en avril au Théâtre National, en ne sachant pas du tout si ce festival aura lieu, vu toute la complexité de la logistique avec les déplacements des spectateurs. Ce sont des plans sur la comète pour l’instant.

Pour ces futures créations, est-ce que la possibilité de jouer devant un nombre restreint de spectateurs masqués va influencer votre rapport au public ? Envisagez-vous l’utilisation de médias telle la vidéo pour toucher un public plus large ? 

Mon outil de communication reste le plateau de théâtre. J’ai du mal à communiquer différemment parce que le plateau me permet d’utiliser le coté charnel et sensible des rapports humains et de la vie, que je n’arrive pas du tout à exprimer par des mots ou avec d’autres médias.

C’est assez compliqué de faire en sorte que notre travail ne devienne pas juste de la communication autour de nos projets… C’est ça qui est difficile à accepter. Et c’est difficile aussi de devoir s’adapter en permanence, tout en restant dans l’attente d’un feu vert qui tarde à venir.

Peut-être qu’il ne faut pas s’adapter. Peut-être qu’il faut garder espoir que les salles vont rouvrir rapidement et qu’on va pouvoir jouer devant des gens.

Après, pour la question de combien de spectateurs et dans quel contexte… J’ai l’impression qu’on ne se pose même plus cette question parce qu’il règne une telle incertitude que, pour l’instant, on se préserve aussi, en tant que collectif artistique, de ces questionnements-là. On lutte pour garder un amusement qui est de plus en plus dur à trouver.

Bien sûr, de retrouver un jour des spectateurs et spectatrices, on le souhaite vivement, et si on doit jouer devant un nombre de gens limité, je ne pense pas que ce sera un problème. Au premier confinement, quand on émettait l’hypothèse de jouer devant des gens masqués, ça me faisait horriblement peur comme image. Et finalement, on accepte petit à petit cette situation. On se rend bien compte que ce sera ça ou rien… Donc, entre ça et rien, on va devoir trouver un compromis.

 Penses-tu que le système de création et de programmation des arts de la scène sera différent après cette crise ?  Et quelles pourraient être ces différences d’après toi ?

Je ne sais pas… en tout cas, j’ai l’impression que c’est l’occasion de réinterroger la façon de créer, de produire des spectacles, de les accompagner. La situation était déjà très compliquée, en tout cas pour les jeunes créateurs et créatrices, avant même ces confinements. Donc, ce qui m’inquiète, c’est surtout comment vont faire les jeunes qui sortent des écoles – ou pas, et même les moins jeunes qui ne sont pas encore connus…

Mes projets, par exemple, mettent deux à trois ans avant de voir le jour. Il faudrait que ça aille plus vite mais c’est tout le problème de la Belgique : il y a beaucoup de créations et finalement très peu de dates, très peu de tournées, tout simplement.

Je n’ai pas vraiment de solution. J’ai beaucoup de craintes et évidemment, j’aimerais créer plus et j’aimerais avoir plus de place mais le système tel qu’il est pour l’instant ne le permet pas. Je ne sais pas trop vers quoi on va.

Pour parler plus précisément du Comité des fêtes, penses-tu que votre manière de travailler va devoir évoluer pour tenir le coup dans le futur ?

C’est difficile à dire. On a une manière très intuitive de créer des spectacles et on tient à garder cette fragilité qu’on entretient et qu’on peaufine avec les années.

Ça fait longtemps qu’on travaille ensemble donc on sait qu’on est parti pour un long trajet avec différents projets. Du coup, il y a cette fidélité qui est un des seuls réconforts qu’on puisse avoir face au marasme ambiant.

On a aussi « la chance » d’avoir un projet qu’on est quasi sûr de faire l’année prochaine et on essaie de ne pas trop revoir nos ambitions à la baisse. On tente de ne pas trop s’adapter à tout et à tout prix et surtout de garder ce qui fait la force de nos projets. Je crois que c’est important d’être en contre-pied des attentes.

C’est une forme de résistance ?

Oui, je crois qu’il y a une forme de résistance. Il y a une sorte de douceur qui transpire dans nos projets, et je crois que cette douceur, il faut vraiment qu’on arrive à la rendre… c’est un peu notre étendard. Il nous tient vraiment à cœur de rappeler, à travers nos spectacles, que nos personnages sont tout à fait improductifs, et que leur héroïsme gît dans cette improductivité.

Je crois que c’est important qu’on arrive à garder un étonnement enfantin face au réel. C’est de plus en plus dur à conserver en tout cas, donc oui, je pense que c’est une forme de résistance. Elle est très actuelle parce que on se voit peu, parce qu’on a peu l’occasion de rencontrer des gens, on a peu l’opportunité de s’étonner de moments de la vie quotidienne ; pour l’instant en tout cas.

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