Stéphane Pirard, Audrey D’Hulstère et Benoît Verhaert ont pris sous leur aile un groupe de jeunes adolescents et adultes pour leur faire vivre l’aventure d’une création théâtrale collective. Ce travail devait donner naissance au spectacle Fugue, une création mise en péril par les mesures sanitaires qui empêchent les spectacles d’être présentés au public. Heureusement, le spectacle pourra finalement voir le jour en saison 21-22.

Pouvez-vous retracer le trajet accompli jusqu’ici autour de votre projet, et expliquer comment la situation actuelle a impacté votre travail ?

Stéphane : La genèse du projet est un atelier mené avec des jeunes, qui a eu lieu au Petit Varia il y a deux ans, autour du roman L’attrape-cœurs de Salinger. Cet atelier nous a donné l’envie de monter un spectacle qui serait une création collective, donc une œuvre originale, et qui mettrait l’accent sur la fugue et le décrochage scolaire. Une partie des jeunes qui ont participé à ce premier atelier nous a suivis dans cette nouvelle aventure, et pour compléter la distribution, on a organisé une audition juste avant le deuxième confinement. Les principaux aspects qui étaient évalués n’étaient pas les aptitudes théâtrales, mais la motivation, l’envie de participer à une création théâtrale commune et la faculté de pouvoir partager ses idées, son univers, sa singularité. C’est ainsi qu’on a constitué un groupe de 17 jeunes.

Il était prévu qu’on travaille une première fois avec eux pendant la semaine de Toussaint, mais le confinement est tombé et c’est par Zoom qu’on a pu garder le lien avec le groupe. Au départ, ça nous a laissés un peu perplexes de travailler de cette façon, mais finalement, l’expérience s’est avérée très intéressante. On avait préparé les choses pour que les journées soient diversifiées et que les jeunes restent actifs derrière leurs écrans.

Comment avez-vous travaillé concrètement par zoom ?

S : D’abord, les jeunes ont dû réaliser un travail chacun séparément, en dehors des visioconférences. Ils devaient inventer et jouer une séquence de leur fugue et se filmer avec leur téléphone dans la ville, dans un endroit de leur choix. Ensuite, sur Zoom, je leur ai demandé de travailler par groupes de quatre, pour entremêler leurs récits de fugue. Et enfin, on a fait des improvisations, qui les mettaient à chaque fois à contribution avec Audrey et/ou Benoît pour alimenter les échanges. Ça ressemblait plus à du cinéma qu’à des scènes de théâtre, mais au niveau du jeu il y a eu des choses magnifiques, dont je me suis inspiré d’ailleurs pour l’écriture du spectacle. Tous étaient très motivés et très généreux. Le dernier jour, on a regardé ensemble le montage fait par Audrey de toutes les petites scènes qu’ils avaient réalisées chacun de leur côté. Ensuite, tout s’est arrêté, et on ne s’est plus revu, jusqu’il y a peu.

B : Nous avons enfin pu répéter pendant les deux semaines de Pâques en sous-groupes et en extérieur, devant le Théâtre de Poche et dans la cour du Petit Varia. Les pro peuvent répéter mais pas les jeunes non-pro, nous avons donc organisé un stage de théâtre en plein air par sous-groupes de 10 jeunes, avec masque et distanciation. On a eu un peu froid mais on a fait un beau travail !

Comme la distribution du projet est composée de jeunes issus de divers horizons, quelles sont les conséquences du report du spectacle ?

B : Une particularité du projet, c’est la création d’un groupe en fait et c’est ce qui est émouvant. On dit toujours que le théâtre est un art collectif – et il l’est – mais quand un acteur n’est plus disponible, on peut toujours le remplacer pour que le spectacle continue à tourner, et que chacun continue à faire son métier. Ici, dans le groupe constitué, il y a une espèce de magie qui a opéré. Ce sont des inconnus qui se sont fédérés et qui deviennent presque « un seul acteur ».

La création prévue fin avril à l’Espace Magh a été reportée à la 2e semaine de novembre au Studio du Varia. Nous répéterons donc encore à la Toussaint au Varia à l’intérieur (on espère) avec notre groupe presque au complet. Nous n’en avons perdu « que » trois.

S : Ma grande crainte était justement d’en perdre quelques-uns en route, parce qu’ils ne seraient par exemple pas disponibles aux dates du report. Ils viennent d’horizons totalement différents et ils ne sont pas tous au même degré scolaire. Ça me rend un peu triste de ne pas tous les retrouver l’année prochaine.

Quel est votre avis sur les captations qui se multiplient en ce moment pour remplacer les représentations publiques ? Y avez-vous été confrontés ?

 B : Je n’ai pas vraiment d’avis là-dessus. Le théâtre est un art vivant, mais peut-être que c’est mieux que rien. Je ne sais pas. Au premier confinement, avec le Théâtre de la Chute, on a proposé un libre accès à toutes nos pièces à des professeurs qui en avaient fait la demande pour les diffuser à leurs élèves. On s’est dit « si ça peut faire plaisir » … Mais je ne suis pas très convaincu. Quant à cette initiative de la RTBF où presque tout le monde est passé, je ne sais pas ce que ça apporte.

Audrey : Moi je n’ai pas vécu l’expérience du côté de la scène. En revanche, j’ai regardé des captations de spectacles, et pas seulement celles des copains. Ça m’a nourrie de regarder les spectacles des autres. Les gens me manquent et c’était pour moi une façon de les retrouver. Ça m’a aussi donné de l’espoir, je pouvais me dire « ok, il y a quand même cet aboutissement-là ».

S : En ce qui me concerne, j’ai un spectacle, Fiction, qui a été capté par la RTBF et qui est accessible sur Auvio. Tout ce que je peux dire, c’est que la création de ce spectacle a été un soulagement pour moi parce que c’est mon premier texte et qu’il parle de mon histoire. Après l’avoir porté pendant deux ans, j’avais vraiment besoin d’en finir. Il va être repris ‘en vrai’ la saison prochaine, mais maintenant qu’il est disponible sur Auvio, est-ce que les gens auront envie de venir le voir ?  Je n’en suis pas sûr, mais ce qui est sûr, c’est qu’on perd quelque chose sur l’écran, ou en tout cas on ne gagne rien. Le théâtre, c’est de la chair et des os. Mais la captation a été pour moi une alternative qui m’a permis de garder l’énergie pour aller jusqu’au bout.

B : Pour ma part, je n’arrive pas à me satisfaire d’alternative streaming. On ne peut pas se diriger vers ça. Je ne voudrais pas que mon métier évolue vers ça.

Est-ce que la situation vous amène à penser à la suite différemment, à vous resituer dans le rapport au public ou à d’autres endroits, pour le Théâtre de la Chute ou pour vos autres projets ?

: Pour le Théâtre de la Chute, comme toutes les compagnies sous contrat-programme, c’est bizarre. Ça va être quoi notre rapport d’activités ? On essaie quand-même de rester actifs. Pour l’instant on fait des animations dans les écoles parce que c’est aussi dans notre mission, le travail avec les scolaires. Donc on essaie de trouver des propositions mais c’est extrêmement déstabilisant de ne plus trop savoir quoi mettre à l’agenda. Un contrat-programme ça court sur cinq ans, donc c’est quelque chose qui se construit, ce n’est pas juste un spectacle et puis un autre.

Par exemple, on avait un projet sur le théâtre en prison, qu’on a commencé en 2018 et qui s’est prolongé en 2019. Il commençait à se développer et à devenir un axe assez important de nos activités hors théâtre, et puis ça s’est arrêté net. On essaie de prendre des contacts pour anticiper un retour, mais ce n’est même pas la peine d’en discuter maintenant avec des directeurs de prison. Rien n’est « envisageable » à l’heure d’aujourd’hui. C’est très bizarre de penser un projet comme ça sur plusieurs années, d’être arrêté en plein dedans, et de ne pas savoir comment le reconstruire et à partir de quoi.

En tant que compagnie, on ne fait pas uniquement face à des annulations, c’est comme si on construisait une maison et qu’on ne pouvait pas la finir. Mais alors qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce qu’on rase tout pour reconstruire autre chose ? Est-ce qu’on attend que les travaux reprennent ? Je ne sais pas trop…

En quoi consistent les animations que vous faites dans les écoles ?

S : Autour de Fugue, on a mené un travail de médiation qui s’appelle « Récits de villes » et qui consiste en une série d’ateliers d’écriture et de lecture autour des thèmes du décrochage, de la fugue et du passage à l’âge adulte. Ça a bien fonctionné. Beaucoup d’écoles ont répondu à l’appel. Certaines ont accepté qu’on vienne en classe, d’autres ont imposé la visioconférence. La seule condition que nous avons posée, c’est que même via Zoom, les élèves soient tous ensemble dans la classe, avec leur prof. On ne voulait pas que les élèves soient chacun chez eux, on ne trouvait pas ça très constructif.

B : On continue aussi à proposer des activités autour d’autres spectacles du Théâtre de la Chute. Pour chaque école, les règles sont différentes parce qu’interprétées différemment par les directions et par la situation de l’école. On s’adapte donc, mais ces animations-là, elles ne peuvent pas se dérouler par Zoom. Ça n’aurait aucun sens, d’autant que les élèves suivent déjà les cours de chez eux la moitié du temps. Ce qu’on propose, c’est de faire encore un peu de théâtre quand c’est possible.

Est-ce qu’en allant dans les écoles, vous ressentez une différence, ou bien que la période pèse sur le moral des élèves ?

B : Les élèves autant que les professeurs et les directions sont vraiment contents qu’on vienne faire des animations. Ça fait plaisir à tout le monde d’avoir du présentiel, de faire du théâtre, de l’art vivant.

A : Les élèves sont en demande de projets qui viennent de l’extérieur parce qu’ils se sentent enfermés. Avoir un peu de « frais » qui vient de l’extérieur et qui suscite leur intérêt, ça leur fait énormément de bien.

Selon vous, qu’est-ce qui pourrait ou devrait changer pour que le secteur des arts de la scène sorte grandi de cette crise ?

B : Pour être optimiste – parce qu’il faut essayer de l’être -, je me dis qu’il va se passer quelque chose de super positif pour la profession. Dès que le théâtre sera de nouveau possible, il y aura une demande énorme. Ce sera comme pour la réouverture des bars qui vont être bondés nuit et jour. Je me dis que ce moment venu va être chouette à vivre, qu’il sera comme une libération.

A : J’ai beaucoup d’avis de spectateurs qui sont vraiment en manque et qui demandent comment on peut faire venir le théâtre à eux différemment. Le théâtre ouvre quand même l’esprit à plein de choses, et si une situation comme celle d’aujourd’hui se reproduit, je n’ai pas envie que ces gens se sentent à nouveau abandonnés. On parle beaucoup de spectacles en plein air, de prolonger les saisons pendant une partie de l’été… ce sont de bonnes idées mais j’ai surtout envie de péter les murs, en fait. C’est ce qu’on fait depuis toujours mais on va devoir le faire avec beaucoup plus de force et se demander comment on peut continuer à aller vers les gens.

Et un autre point qui demande une réflexion, c’est comment on va pouvoir être entendu à l’avenir, par les instances de l’État ? Par rapport à la place de notre métier, on a tous été déçus de la façon dont les artistes – et pas uniquement le théâtre – ont été aussi peu considérés. C’est très violent, en fait. Mais pour terminer sur une note positive, j’ai quand même senti une grande solidarité qui s’est renforcée entre les artistes, quels qu’ils soient. Donc, pour la suite, ça ne peut être que bénéfique.

S : Personnellement, je n’ai pas cherché à remettre en question notre fonctionnement et à trouver des alternatives pour le futur. J’ai plutôt investi ce temps pour créer et je n’ai jamais eu autant de motivation, d’idées et d’envie par rapport à mon métier.

La question que je me pose, et le message qu’il faudrait faire passer, c’est comment faire sentir aux spectateurs qu’ils nous sont vraiment indispensables. Pas seulement en termes économiques mais vraiment, un spectateur dans une salle, c’est indispensable ! Je pense qu’il va y avoir une demande en effet de la part du public, et que nous devons vraiment l’inviter à jouer son rôle.

Quand les salles étaient encore ouvertes, en octobre, les gens étaient masqués. Comment avez-vous vécu ça ?

: C’est très étrange de jouer devant des gens masqués. D’ailleurs j’ai une anecdote à ce sujet. Je jouais Claque, à Stavelot. C’est mon petit spectacle à moi, qui est toujours un peu improvisé. Et il y a toujours un moment où je fais une blague sur la ministre de la Culture. Je fais mine de ne plus très bien savoir qui est à ce poste, je m’y perds, je crois que c’est encore Fadila Laanan, et puis Alda « je ne sais plus son nom », etc. Là, une dame au premier rang me souffle « Alda Greoli », et je continue à faire tout un bazar sur le fait que je ne sais même pas qui est Alda Greoli. Après le spectacle, cette dame du premier rang vient me voir, avec son masque. Elle me dit « vous l’avez fait exprès, le passage sur Alda Greoli ? ». Elle enlève son masque, et c’était elle ! C’est elle qui m’avait soufflé son nom quand j’ai fait mine de dire « c’est qui celle-là ? ».

Avez-vous des projets qui ont été remis en question par la crise ?

B : Mon agenda était rempli au crayon…aussi j’ai beaucoup utilisé ma gomme. Ce ne sont que des reports. Mais pour répondre à la question, je n’ai pas de spectacle qui a été transformé. Quasi tous sont reportés, sauf Ridicules Ténèbres – mise en scène d’Olivier Boudon – qui a été joué au Théâtre de Poche quatre jours avant la fermeture au lieu de quatre semaines, mais qui ne sera pas reporté. Pour le reste, je devais jouer dans un spectacle au Théâtre du Parc mais je ne suis pas sûr d’être libre au moment du report…

S : J’avais une reprise en tournée du spectacle de Céline Delbecq mais qu’avec quelques dates à gauche à droite. Évidemment, c’est dommage, mais j’ai moins envie de me battre pour des projets qui ont déjà existé et qui partent en tournée, que pour des spectacles qui vont à peine voir le jour.

A : Moi aussi, c’était beaucoup de reprises, donc des spectacles qui ont eu la chance de voir le jour. En revanche, je répète en ce moment un spectacle de Cathy Min Jung qu’on a créé l’année dernière. Cathy nous a proposé de nous voir malgré l’annulation et de profiter de ce temps pour retravailler un peu le texte et la forme. Elle avait des demandes particulières et voulait voir dans quelle mesure ce spectacle-là pouvait répondre à ces demandes. Il s’agirait donc d’une réadaptation… Sans trop donner de détails – parce qu’on est en train d’en discuter – c’est un spectacle qui pourrait peut-être vivre différemment la saison prochaine, et avoir une deuxième vie.

Pour les autres spectacles, on verra ce qu’ils deviennent en fonction des agendas. Quand on est dix sur scène, une reprise est toujours plus difficile que quand on est deux ou trois. Quant à de nouvelles aventures, c’est encore l’inconnu …

Partager la page