La première représentation de Toumaï devait avoir lieu le 1er décembre 2020. Suite à la fermeture des salles de spectacle, les représentations sont reportées à une date encore incertaine… Mais l’équipe artistique continue à travailler et sera prête dès que le Studio Thor pourra à nouveau accueillir le public !

À quelle étape du travail étais-tu quand tu as su que les représentations de Toumaï n’auraient pas lieu aux dates prévues ?

Thierry Smits : Jusque-là, on imaginait pouvoir faire trois spectacles, et au moment de l’annonce de la fermeture des salles, on en était au premier spectacle. Mais très vite, avant même de connaître la décision de fermeture, j’avais déjà pressenti que ça n’irait pas. On a alors décidé de décaler le premier spectacle de décembre à janvier, et de ne produire que deux spectacles plutôt que trois. Donc voilà, on en était à la création de la première partie et on avait décidé que seulement une deuxième partie suivrait. Le projet passait d’un triptyque à un diptyque.

A l’origine, le projet était de faire un seul spectacle. Comment en es-tu arrivé à imaginer 3 formes, puis 2 ?

T.S : Effectivement, au départ, avant le premier confinement, j’avais l’idée d’un projet qu’on répéterait pendant 3 mois et qu’on exploiterait aussi longtemps qu’on l’avait répété, soit 3 mois. Dès le mois de mars, j’ai mesuré le risque que c’était de tout miser sur un seul spectacle, j’ai même hésité un moment à mettre le projet de côté et à ne rien faire.

C’est Annie Bozzini de Charleroi-danses qui m’a convaincu que c’était important de continuer malgré tout, et l’idée de faire une trilogie m’est alors venue. Ça donnait de la souplesse au calendrier, et de la créativité au projet. Ça donnait de l’énergie à la distribution. Répéter un spectacle, le jouer, puis en répéter un autre et le jouer…  Ça nous évitait de rester trop longtemps sur un seul et même spectacle et de s’épuiser. Et puis, selon les circonstances de la situation, ça nous permettait de moduler le projet. Passer de trois à deux formes, ou même à une s’il le fallait … avec toujours l’intention qu’au bout du compte, il y ait le plus de représentations possibles.

Au Studio Thor, la capacité maximale est de 110 places. Avec les règles de distanciation et selon les bulles qui, je pense, persisteront lorsqu’on pourra rouvrir, on pourrait être entre 35 et 45 personnes maximum. Jouer longtemps permet malgré tout de rencontrer le plus de public possible.

D’ordinaire, tu es soucieux du nombre de spectateurs, et tu as l’habitude de jouer devant des salles bondées. Est-ce que c’est libérateur de ne plus avoir ce souci ?

T.S : Le nombre de spectateurs n’entre jamais en ligne de compte dans mon travail artistique. C’est en tant que directeur de compagnie qu’il est important. Mais c’est clair que ce n’est pas facile de se dire qu’on a travaillé autant pour des petites jauges. Ce n’est pas avec « plaisir » qu’on l’accepte.

En même temps, j’essaie de raisonner et je me dis que c’est mieux que rien. On a vu lors du premier déconfinement à quel point les gens avaient envie de revenir au théâtre, d’assister à des spectacles. C’est là qu’on peut en quelque sorte parler de la vocation des artistes. C’est-à-dire qu’on est là et qu’on est là même en temps de crise, parce qu’on sait à quel point, pour une certaine frange de la population, c’est important de pouvoir participer collectivement à quelque chose qui est de l’ordre de l’art et qui n’est pas purement matériel.

Donc je pense que, même si ce n’est que 40-45 personnes, ce sont des personnes qui, chaque soir, auront le privilège d’assister à quelque chose qui, je l’espère, les touchera. Le nombre n’est plus de circonstance. On doit faire le deuil de ça, mais en revanche, chaque représentation prendra certainement une dimension particulière…

Aujourd’hui, tu as une fois de plus revu le projet. Toumaï devient un seul spectacle, et tu envisages en juin la création d’un deuxième. Pourquoi ce changement ?

T.S : C’est essentiellement lié à la distribution et à son dynamisme. On s’épuise à force de tourner autour du même thème, sans pouvoir présenter ce qu’on fait, et l’équipe est là, disposée à se lancer dans un tout nouveau spectacle.

C’est quelque chose que je peux me permettre parce que l’ensemble de la distribution a été engagée sur une longue période qu’on a rallongée de deux mois pour continuer à travailler dans le contexte de la crise sanitaire. On avait fait ça, avec l’accord du conseil d’administration, pour nous laisser une marge de manœuvre et être prêts à présenter le spectacle quand le moment sera venu. Je savais aussi que les trois quarts de la distribution n’avaient pas droit aux indemnités de chômage, et c’était aussi une façon de pérenniser leurs emplois durant cette période. Mais comme le temps s’étire, j’ai laissé tomber l’idée du diptyque pour produire deux spectacles. Toumaï et cet autre, qui sera plus léger, joyeux, et qui devrait voir le jour en juin. Je l’ai d’ailleurs appelé pour le moment Summertime… Les beaux jours reviendront …

La situation a eu un impact sur les projets, sur leur exploitation et sur les aspects salariaux de l’équipe, mais est-ce que la relation avec les artistes et la manière dont tu as travaillé avec eux ont été également impactées ?

T.S : Oui. Les intervenants qui ne sont pas là au quotidien portent un masque, moi-même et mon assistant en portons un. Les danseurs, forcément n’en portent pas, mais on a eu des discussions sur les responsabilités de chacun et chacune pour faire en sorte qu’on puisse continuer à travailler. Il fallait s’engager à être peu en contact avec d’autres gens et à constituer une bulle. Dans cette distribution, la plupart des interprètes viennent de l’étranger. Ils n’ont pas leur famille ici, ils ne sont pas mariés, n’ont pas d’enfants qui vont à l’école… donc c’était beaucoup plus facile de constituer cette bulle. L’ambiance est plutôt sereine, mais au niveau travail, quoi qu’on en dise, j’ai quand même le sentiment d’avoir une chape de plomb au-dessus de la tête, et ce n’est pas propice à la création. Dans mon cas personnel, je trouve ça lourd. Mais en même temps, c’est un bonheur que nous soyons dans cette situation ultra-privilégiée de pouvoir travailler, d’avoir des contacts sociaux. Je dis régulièrement à l’équipe de profiter de l’instant présent, de cultiver les petits moments de bonheur. C’est aussi la raison pour laquelle nous nous lançons dans un spectacle joyeux…

Comment gères-tu l’absence d’échéance de réouverture ?

T.S : C’est compliqué. Mais j’ai ce privilège d’avoir un studio qui est aussi un lieu de représentation, et de ne pas dépendre de la décision d’une direction, ou du planning d’un théâtre. C’est vraiment très spécifique. Il n’y a pas une autre création qui me suit ou qui me précède. Très peu d’artistes ont cette liberté de pouvoir établir leur propre calendrier.

Cette situation fait aussi que je pense déjà à l’automne 21. Au départ on avait prévu un programme de résidences, et maintenant, on réfléchit plutôt à mettre le studio à disposition de productions, surtout de productions de danse, pour apporter notre pierre à l’édifice. On voudrait agir pour éviter le phénomène d’entonnoir qui risque d’avoir lieu la saison prochaine entre les spectacles qui n’auront pas pu être joués et d’autres dont les créations étaient prévues.  Le studio Thor pourrait être un espace scénique supplémentaire pour accueillir quelques-uns de ces spectacles.  

On voit que la crise amène un nouveau questionnement sur le rôle des artistes. Penses-tu que le système de création et de programmation des arts de la scène sera différent au sortir de la crise ? Quelles pourraient être ces différences ?

T.S : Je pense déjà depuis un certain temps qu’on est tombé dans le piège du consumérisme sans nous en être rendu compte. Il s’est transposé sur le système de la production culturelle, à tous niveaux, ça dépasse de loin les arts de la scène.

Je pense qu’à la suite à la crise sanitaire, il y aura une gigantesque crise économique qu’il faudra gérer. Je suis persuadé qu’il y aura beaucoup moins d’échanges internationaux. Mais faut-il s’en plaindre alors qu’on a tous tellement hurlé contre les méfaits de la mondialisation? Le milieu professionnel devra à un moment donné, commencer à faire le deuil de ce type d’échanges internationaux parce que ça va être beaucoup plus coûteux et beaucoup plus difficile à mettre en place. Il risque d’y avoir une sorte de protectionnisme qui pourrait se mettre en place.

D’autre part, je pense – et ce n’est pas nouveau non plus – qu’il faut commencer à réfléchir autrement sur le modèle de diffusion et d’exploitation des spectacles qui est un héritage des années 80, c’est-à-dire qu’une pièce se joue pendant une ou deux semaines à peine. Je pense que certains conserveront ce système de nombre restreint de représentations, mais qu’il faudra aussi commencer à imaginer des spectacles qui tiendront l’affiche plusieurs mois, comme dans les années 30. Les seuls qui ont conservé ce modèle, c’est la production du music-hall, où les pièces sont même tenues pendant des années. Je pense que dans le futur, plus de voix vont s’élever pour revenir à des séries plus longues.

Enfin, quand je parlais de « protectionnisme », on pourrait l’imaginer de manière positive.  On pourrait se demander ce que ça veut dire les « circuits courts » et le « local » dans les arts de la scène. Il me semble que ce sont des notions qui devraient concerner toutes les facettes de la société, et pas que les fruits et légumes, et donc la création artistique.

Ça ne veut pas dire qu’on va entrer en autarcie. Les moyens de communication actuels vont permettre de rester en lien avec ce qui se passe ailleurs dans le monde.

Je ne l’ai pas fait sur cette production-ci, mais je pense le faire pour les prochaines :  travailler par exemple uniquement avec des gens qui habitent à proximité. Il y a assez d’interprètes et de jeunes artistes ici pour ne pas être obligé de continuer les auditions internationales, comme c’est la coutume en danse.

Je ne considère pas du tout ça comme un renfermement sur soi. Je pense au contraire que c’est une chose à expérimenter. Je prends toujours comme exemple la petite commune de Saint-Josse où j’habite. Avec ses 27 mille habitants et ses 122 ethnies, il y une diversité dans la population qui est absolument hallucinante. Je suis persuadé qu’il y a parmi elle, des artistes fantastiques qui mériteraient d’être rencontrés.  On pourrait très bien imaginer des collectifs d’artistes locaux qui sont là et qui ont autant de créativité que le danseur hongkongais qu’on va chercher pour son côté exotique.  La danse, c’est un peu comme la salade de fruits… On imagine mal aujourd’hui une salade de fruits sans mangue ou autre fruit exotique… Et pourtant nos parents n’en mettaient dans pas leurs salades de fruits et elles étaient tout aussi bonnes.

Tu parlais de moyens de communication qui permettent de garder des liens avec le monde. Tu pensais au streaming ?

T.S : Je ne suis absolument pas un fervent du streaming. Ce n’est pas pour rien qu’on parle de spectacle vivant. Et je trouve qu’il n’y a rien de vivant sur un écran. Pour moi, le streaming crée une barrière. Et que dire de voir apparaitre des petits « cœurs » et des petits « likes » en dessous de l’écran comme ça peut se faire parfois…

Pour ce qui est des captations, il faut avoir des moyens pour que le spectacle soit aussi agréable sur l’écran qu’il est sur scène. Sur ARTE par exemple, il y a des productions qui ont été filmées de telle manière que la perception que tu as peut créer de l’émotion, mais il faut vraiment mettre le paquet.

La ministre Linard a bien débloqué des fonds pour faire des captations qui seront à voir sur Auvio, mais c’est quand même autre chose que de réaliser le film d’un spectacle … et puis certains émettent la crainte que des théâtres considèrent que si la captation a été réalisée, ils ont fait leur boulot et peuvent se dire l’esprit tranquille qu’ils ne doivent pas reprogrammer le spectacle en saison prochaine…

Lors des dernières représentations, les restaurants et les bars étaient fermés, il n’y avait donc plus que les spectacles, sans moments d’échanges. On pourrait dire que l’art était vivant, mais qu’il avait aussi perdu du vivant … Perdre ça, n’est-ce pas aussi perdre du sens ?

T.S : Je trouve ça dur. Je l’ai éprouvé en tant que spectateur et mine de rien, ça ampute quand même la moitié de ton expérience théâtrale. La moitié du temps, tu le passes avant et après le spectacle.

Si on doit reprendre les représentations sans les moments qu’il y a autour, il faudrait créer un espace ou les spectateurs qui le désirent pourraient laisser des petits mots aux artistes, coller des post-it ou quelque chose de plus sophistiqué. Dans tous les cas, créer un espace de rencontre pour pallier ce manque.

Au-delà de « après ce projet, je vais faire celui-ci ou celui-là », qui est un peu le mode consumériste que tu dénonces, tout artiste se projette dans le futur. Comment vis-tu l’empêchement actuel de projection en tant que créateur ?

T.S : Je ne projette pas. Je m’empêche de projeter. Nos cerveaux continuent à projeter des projets, mais sans savoir quand ni s’ils seront réalisables, ça reste des rêveries. Je m’inquiète quand même vraiment beaucoup sur la suite des événements. Pas uniquement en ce qui concerne nos secteurs mais sur tout ce qui nous entoure. Je pense qu’on n’est pas sorti de l‘auberge, comme on dit.

Je pense notamment aux effets relationnels sur les jeunes qui suivent leurs cours moitié en présentiel, moitié en distanciel… Alors que c’est justement quand tu es jeune que tu développes tes capacités sociales. On a beau dire « un an, c’est rien », un an c’est beaucoup et c’est important, surtout à certains âges.

Ce sera quoi le budget de la culture dans les prochaines années ? La ministre a beau dire qu’on gardera les contrats-programmes jusqu’à la fin 2022, qu’en sera-t-il après ? Et cet « après », c’est bientôt.

Aussi je ne rêve pas que de spectacle ou de production, je rêve de déménager à la campagne, de pouvoir peut-être un moment donné m’investir dans un projet proche de la perma-culture. Ma vie ne s’arrête pas uniquement à celle d’un créateur de spectacle. Et je pense qu’en ce moment-ci il y a beaucoup de questionnements chez beaucoup de gens. Est-ce que ça vaut encore la peine de continuer comme on continue ? Est-ce que ce n’est pas vraiment le moment d’essayer une autre voie ? J’y réfléchis de manière conséquente, bien que je ne sois pas encore à l’âge de la retraite. Je crois qu’on est rentrés dans une époque de crises consécutives, et de ce fait, n’est-il pas mieux de vivre éloigné des villes ?  

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