Après cinq années de tournées et de résidences en dehors de la Belgique, notre impatience était grande de retrouver Eve Bonfanti et Yves Hunstad sur scène, à Bruxelles, avec, qui plus est, une nouvelle création prometteuse d’un moment de théâtre aussi grandiose qu’inattendu… Las, il faudra ronger notre frein et attendre encore de longs mois avant de retrouver leur fabrique imaginaire et leur art inégalé de jouer des frontières entre la fiction et la réalité…   

Où en étiez-vous de la création de Détours et autres digressions avant de savoir que vous ne pourriez pas présenter le spectacle ?

Y : Le spectacle était quasi prêt à être joué. On avait débuté en octobre la phase des répétitions la plus sensible pour nous qui consiste à faire  disparaître,  si on peut dire ça comme ça, notre travail d’actrice et d’acteur, de telle sorte que le jeu devienne invisible aux yeux de celles et ceux qui nous regardent. Le fait que ce qui se passe à été écrit auparavant, tout ça doit se glisser dans le domaine du secret, de tout ce qui doit devenir insoupçonnable. Surtout pour nous d’ailleurs. C’est ce qu’on cherche quand on répète, arriver à faire surgir la simplicité naturelle telle qu’elle pourrait se produire dans la réalité.

Enfin voilà, on était en train de faire tout ça, de placer précieusement toutes ces phrases, tous ces moments qu’on va vivre sur scène, à l’intérieur de nous même, au meilleur endroit possible de nos sentiments pour trouver cette forme de sincérité particulière qui fait que la situation qu’on invente soit celle qui nous fasse agir et rien d’autre.

Il était prévu encore deux semaines de résidence au Varia avant d’intégrer le grand plateau pour l’installation des lumières et du son avec Léo.

Tout se mettait en place… avec bien sûr cette appréhension bizarre d’un rendez-vous qui peut-être n’aurait pas lieu… mais bon.

E : On a attendu, on pourrait dire, jusqu’à la dernière minute. Quand on a compris que les chances de jouer allaient être nulles, on a décidé d’arrêter, de ne pas utiliser cette dernière résidence de quinze jours. Pour nous, répéter avec toute l’équipe du théâtre dans ces conditions, n’était pas une perspective très joyeuse. Même au niveau de la production, ce n’était plus raisonnable pour notre compagnie. Cela dit, indépendamment de la fermeture des théâtres, la conception même du spectacle posait des problèmes pour s’accorder aux conditions sanitaires actuelles. Elles sont trop strictes pour que notre scénario puisse exister tout naturellement, parce que le projet est conçu en trois parties qui chacune crée un lien particulier avec le public.

Ça commence d’abord sur le plateau par la projection du film «  Le plaisir du désordre  » de Christian Rouaud où on nous voit, sur la toile, au quotidien dans notre travail de recherche et de création, puis il y a un entracte, là les gens peuvent boire, manger, discuter… Ensuite, Ils reviennent dans la salle et là, on les accueille en chair et en os. Il y a quelque chose de très chaleureux qui se produit à ce moment, quand on se retrouve ensemble pour de vrai. Ils ont l’impression, après avoir vu le film et partagé le repas entre eux, de nous connaître de façon intime. Et ça ne s’arrête pas là ! La fiction continue, puisqu’il est prévu dans le scénario de passer encore un moment ensemble au bar du théâtre.

Dans les conditions actuelles, avec le masque, le couvre-feu, les distances, etc., ce projet ne pouvait pas se faire tel quel et il devenait bancal si on commençait à couper des scènes ou à prendre des distances… Comme on travaille depuis trois ans sur cette création, il nous était impossible d’imaginer, en si peu de temps, de concevoir une nouvelle version adaptée aux mesures sanitaires. Il était difficile pour nous d’y réfléchir et de s’en amuser sereinement et joyeusement. On était quand même pris dans des moments d’anxiété, de questionnements, de tristesse, même si on a continué jusqu’à la dernière minute à répéter et à faire comme si on allait jouer…

La création est reportée à la saison prochaine, mais dans le cas où la « distanciation » serait encore d’actualité, avez-vous commencé à imaginer un plan B ?

E : Alors là, si des modifications s’imposent, on essaiera de contourner les règles de façon artistique, de les intégrer d’une manière ou d’une autre dans la fiction qui raconte l’histoire de la création d’un spectacle qui lui-même oscille entre la fiction et la réalité…

Ce temps d’attente qui nous est imposé d’ici les représentations de la saison prochaine, on va l’utiliser ! C’est sûr que le projet va continuer à mûrir et à se développer. On va continuer à le répéter, à le fignoler. Il va continuer à vivre en nous, il ne va pas s’arrêter. Au lieu de commencer le 12 février 21 comme prévu, il commencera plus tard mais sa maturation continuera. C’est un objet vivant et non un objet emballé, fini, ficelé qu’on va mettre de côté pour le ressortir au moment voulu. Même si tout revient à la normale et qu’il ne faut pas y apporter de modifications majeures, il y a sûrement des choses qui changeront.  C’est notre façon de vivre le théâtre.

Le terme même de « distanciation » est complètement antinomique de votre travail qui consiste à instaurer une complicité étroite avec le public … Vous êtes-vous questionnés sur la possibilité de devoir changer ce qui fait le cœur de votre travail ?

E : Humainement c’est un peu difficile de se projeter dans un avenir où la situation serait la même, où il faudrait continuer à vivre avec ces distances et cet enfermement où chacun vit en bulle. Je pense qui si ça doit rester comme ça on va obligatoirement se moduler et trouver des astuces pour contourner cette violence. Mais se projeter déjà là-dedans, ça fait peur.

Y : Pour moi, le théâtre, c’est un équilibre fragile qui peut s’écrouler à tout moment. C’est terrible en fait ! Alors, moi, je ne sais même pas si c’est possible, pour nous, de jouer devant un public masqué, vu le rapport qu’on installe avec le public. C’est très difficile de conserver cette complicité subtile, de ressentir ce que pensent les spectateurs, de se situer par rapport à leur énergie si on ne voit pas entièrement leur visage. Je me pose vraiment cette question-là, comment s’accorder de façon émotive avec le public s’il est masqué ? Je pense qu’il n’y pas vraiment le temps quand on joue de se demander ce qui se passe derrière un masque, derrière 200 masques, derrière cet écran qui cache celles et ceux qu’on regarde. Cette non-expression me paraît très angoissante, rien qu’à l’imaginer ! Si la vérité ne se voit pas d’emblée sur les visages des quelques premiers rangs, et des suivants si on descend dans la salle,  on ne peut pas être vraiment ensemble, vraiment généreux je pense, c’est comme si la méfiance s’installait. C’est la pire des choses et la peur, c’est dangereux pour une actrice ou un acteur.

Avez-vous, comme d’autres artistes le font, penser à présenter votre projet en streaming, ou bien à le présenter en vidéo ? Que pensez-vous de cette nouvelle donnée qui se répand de plus en plus dans les arts vivants ?

E : Dans ce projet-ci, les gens nous voient dans un film, sur grand écran, et après ils se retrouvent dans la même salle où il y a eu la projection, avec les protagonistes du film.

Il n’est pas envisageable de remplacer cette partie où nous sommes sur scène par une captation. Cette succession d’écrans n’aurait aucun sens. Elle serait tout le contraire du projet qui joue entre l’écran et le vivant…

Dans l’absolu, nous ne sommes pas très partisans de streaming ni même de captation vidéo. Le théâtre c’est du vivant. On est dans le contact direct, émotif et charnel.

Maintenant, vu la situation exceptionnelle dans laquelle on est, on comprend tout à fait que des artistes passent par ces médias pour continuer à entretenir un lien avec le public. Même si c’est un lien tronqué, ça reste du lien.  

En revanche, dans l’absolu, nous serions très intéressés à la transposition d’une de nos créations théâtrales en une vraie fiction cinématographique ! Avec « Du vent des Fantômes » on y a souvent pensé. Avec du temps et des moyens financiers, ce serait passionnant évidemment. Mais dans ce cas là, il ne s’agit pas d’une captation. C’est une œuvre en soi. Faudrait qu’on le fasse…

Le contexte a mis en évidence la difficulté des temps de production qui obligent à prévoir des projets très longtemps à l’avance et qui sont finalement pour la plupart peu joués. Il y aussi la crainte qu’entre les reports et les nouvelles créations, il y ait une saturation ou un embouteillage au cours des prochaines saisons.  Ressentez-vous ces mêmes craintes ?

E : Oui, bien sûr. Mais de notre côté, on peut s’y retrouver parce que le temps est notre espace de création, c’est ce qu’on se dit souvent. On l’a choisi comme notre principal allié. On met longtemps à créer un projet, on le remanie longtemps, on le fait vivre longtemps… Le temps fait partie intégrante de l’art.

Y : C’est une décision qu’on a prise il y a longtemps déjà, quand on a commencé à travailler à deux, c’est à dire qu’on refuse d’être les otages de conditions de création qui sont trop contraignantes ou trop stressantes, même si évidemment, comme tout le monde, on n’échappe pas au stress des derniers moments avant la création d’un spectacle. Mais on a vraiment choisi notre rythme propre, au détriment parfois des nécessités de production et malgré le danger que ça peut représenter de ne pas tout le temps produire pour rester visibles à tout prix… pour prouver quelque chose. On a choisi de vivre comme ça avec l’art du théâtre comme faisant partie de notre quotidien, comme étant une constante de nos vies, et non comme un endroit dans lequel on entre et dont on sort au gré des productions. Il nous plait de supposer que le théâtre est plutôt comme une énergie à l’intérieur de nous, au même titre que l’espoir, ou quelque chose en tout cas qui porte à un haut niveau le fait d’aimer et d’avoir envie de vivre avec et pour les autres.

Vous êtes un cas rare rendu possible parce que vous travaillez la plupart du temps à deux. Vous n’êtes pas dans la surproduction de spectacles, vous avez constitué un répertoire. Vous allez normalement jouer prochainement en Suisse « La tragédie comique », dont la création date de 30 ans…. Vous avez gardé votre éthique à travers le temps, et, justement, dans ce contexte tourmenté, votre attitude répond aujourd’hui aux demandes des artistes de s’inscrire dans du long terme. Croyez-vous à une modification des systèmes de création et de programmation pour que les arts vivants sortent renforcés de la crise plutôt qu’amoindris ?

E : Je pense que les gens qui pratiquent les arts vivants font tout pour que ça se passe au mieux. Le problème, ce sont les gouvernements qui ne reconnaissent pas les choses essentielles de la société, comme l’art, la santé et la planète. Ils préfèrent investir dans ce qui assure un profit plutôt que dans ce qui donne envie de vivre, dans ce qui donne de l’espoir à l’humanité.

Pour moi, ce qu’on peut faire avec les arts vivants c’est continuer de lutter pour les faire reconnaitre… On est dans une période qui est un tournant très important, comme il a dû y en avoir plein dans l’Histoire. La question est de savoir si tout ça va continuer à se détruire ou si ça va changer.

 

 

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