« J'aimerais pouvoir dire, un jour "culture populaire" sans y rajouter "au sens noble du terme". »
Interview d'Aurianne Servais au sujet de "Sang pour Sang Johnny"
Après son spectacle jeune public Le ventre des sirènes, Aurianne Servais poursuit son désir d’exploration autofictionnelle, entre théâtre et concert live. Dans Sang pour sang Johnny, elle prête sa voix aux mots d’une communauté de fans, rencontré·es en amont du spectacle. En s’emparant d’une figure virile, personnifiant le goût de la performance et de l’excès, elle se joue de nos représentations : oui, on peut être une femme, aimer porter du cuir et avoir autant de puissance que Johnny, bondissant de son hélicoptère au Stade de France.
Quel est votre lien avec Johnny Hallyday ?
Johnny a toujours fait partie du paysage musical qui m'a été légué par ma maman. Depuis petite, la musique a une grande place dans les moments qu'on échange elle et moi. La chanson française est une chose qui nous rassemble dans la famille. Depuis que je connais Johnny, j'ai toujours trouvé ses concerts grandioses. Ce qui me faisait et me fait encore rêver c'est de voir à quel point il ne s'interdit rien sur scène en gardant une sincérité bouleversante. Il est le premier chanteur que j'ai vu / connu qui a rempli un stade. Depuis toute petite, je me suis dit que je ferais la tournée de stade comme Johnny Hallyday. Mais ce qui me questionne et surtout la chose avec laquelle je ne suis pas en accord est que la seule représentation que j'avais était celle d'un homme. Il y a beaucoup chose, même enfant, auquel je ne m'identifiais pas, qui me paraissait être loin de moi dans ce microcosme très masculin (rock, bikers, cuir, show,...). Comme si, je n'y avais pas ma place. En grandissant, une chose m'est restée de Johnny : sa musique et ce qu'il a fait pour ses fans. Le jour de sa mort, je faisais une nuit blanche avec ma maman pour regarder des films. La TV s'est arrêtée vers 5H00 du matin pour le flash info "Johnny Hallyday est mort". Nous sommes restées toutes les deux devant l'émission toute la journée. Nous n'avons pas fermé l'œil. J'ai été totalement bouleversée de voir cette communauté se mobiliser pour rendre hommage, célébrer, se recueillir et surtout se soutenir dans ce deuil qui commençait. Et depuis là, une idée a commencé à germer. Pour finalement décider de créer ce spectacle sur les fans de Johnny Hallyday.
Vous avez rencontré des fans pour nourrir votre création. Quelle place leur offrez vous dans votre mise en scène ?
Ce qui était important pour moi est de donner la parole à cette communauté. Que leurs histoires soient au centre de l'attention/la tension.
Pour commencer la création, j'ai fait de la recherche documentaire tant sur la vie de Johnny que sur sa communauté de fans. J'ai lu des livres (Sur la route avec toi Johnny - Annie Lep, Splendeurs et misères des groupies - Sophie Bernard,...), vu des séries, interview, documentaires (Johnny par Johnny", 7 à 8 : 5 ans après sa mort que sont devenus les fans de Johnny Hallyday,...), écoutez des podcasts (Johnny et David : quel père, quel fils, Johnny Hallyday : 5 ans déjà,...), vu des collectionneurs, expositions (Johnny - Palais 2). Grâce à ça j'ai pu commencer à faire recueil de paroles en fonction des sujets que je souhaitais aborder dans le spectacle : être père, la bête de scène, "ses démons" / alcool, violence, rapport aux femmes, le deuil,... Ensuite, j'ai créé un protocole d'interview et je suis partie à la rencontre de celles et ceux qui avaient envie de me parler de leur idole. J'ai aussi interviewé chacune des membres de l'équipe de plateau Raphaële à la guitare électrique, Jeanne à la batterie et Nelly mon assistante en a créé une pour moi être aussi interviewer.
Avec tout ça nous sommes parties en recherche de plateau pour pouvoir créer le spectacle sur base de toutes les paroles que j'avais récolté tant les nôtres que celles des fans ou des proches de Johnny.
Une fois la recherche terminée, j'ai écrit le texte avec leurs mots, leurs images, leurs musiques préférées,... Dans le spectacle, les paroles des trois personnages Jo, Raph et Michelle sont des paroles plurielles qui mettent en lumière et donnent la parole aux fans de Johnny Hallyday.
Comment retranscrivez-vous cette dualité entre l'experience intime d'avoir un·e idole et l'identité collective d’une communauté de fans ?
Dans l'histoire, Joséphine, le personnage principal, n'arrive pas à faire le deuil de son idole. Ce deuil est quelque chose d'intime. Il est lié à son enfance, la place que Johnny a dans sa vie,... Mais depuis 8 ans, elle n'y arrive pas. Et la réponse qu'elle va y trouver, la chose qui va permettre à Jo d'avancer est ce groupe de reprises. Ce sont ces deux femmes qu'elle rencontre, leurs moments partagés autour de la musique, leurs vision de l'homme, c'est ensemble finalement grâce à la sororité et le groupe qu'elle va faire le deuil de Johnny. Chacune de ces trois femmes est un rôle à part entière avec un rapport intime et personnel à Johnny, une vision de sa carrière, de ce qu'il représente dans leur vie,... Mais aussi ensemble, elles forment un groupe. Quelque chose se dégage du groupe de reprise : une identité, une vibration commune, une représentation. C'est ce que j'ai essayé de travailler et de mettre en avant dans ces trois rôles. L'individualité, l'intime et l'ensemble, l'identité collective. Je pense que c'est ce qui me plait et qui me touche dans la parole documentaire : plus celle-ci est intime et personnelle plus elle devient universel.
Même si nous parlons de fans de Johnny, chacun·e en tant que spectateur.ice peut s'identifier. Plus que de parler de Johnny Hallyday, ce spectacle parle d'amour et de besoin d'identification, d'appartenance à un groupe et ce besoin de pouvoir être qui on souhaite et d'être accepté comme ça.
Le spectacle mélange autofiction, théâtre et concert live : comment avez-vous travaillé ce croisement des formes ?
Après avoir récolté les paroles documentaires des fans, la parole des comédiennes et musiciennes qui m'accompagnent a été tout aussi importante pour pouvoir mettre de leur propre vision de leur personnage. Qu'est-ce qui les bouleversent, qu'est-ce qui les met en colère,... Toutes les trois nous avons fait ce chemin. Bien sûr l'idée n'est pas que nos personnages soient nous mais juste qu'ils soient emprunts et chargés de ce qui nous touche en tant qu'artiste.
Dans la création, je pars toujours de tableau, d'image avec un sujet ou une question, exemple : le mépris de classe sur les fans, comment faire le deuil d'un modèle, qu'est-ce qu'on fait de ce que nos parents nous lègues ?,... Dans chaque tableau, j'y ai mis une chanson du répertoire. Chanson que j'ai choisie soit pour ce qu'elle raconte, pour son esthétique, pour son énergie,... Après des explorations au plateau sur chaque tableau, je réfléchis à comment la chanson doit être interprétée, quelle place dramaturgique elle a dans l'histoire et comment elle raconte, fait avancer le parcours de ces trois personnages. Est-ce qu'il faut qu'elle colle à la version de Johnny, est-ce que c'est un piano-voix, est-ce a cappella...
La musique, la recherche de plateau et nos propres questions sont entremêlés et je crée petit à petit l'histoire comme ça.
Comment portez-vous au plateau la "démesure" de Johnny Hallyday ?
La démesure de Johnny se retrouve dans ce qui, moi, me touche, c'est-à-dire voir ces trois femmes, musiciennes, artistes prendre la place et la lumière qu'elles souhaitent sans devoir se poser de question. Ce que j'aime au théâtre est de voir jouer des comédien.ne.s. La démesure ce ressent dans le jeu, comment elles prennent du plaisir à jouer, à rire, à chanter,... Dans l'histoire, ces femmes s'amusent à jouer et s'inventer des jeux, s'inventer des personnages, un peu comme des enfants qui un jour ont envie d'être la reine d'un royaume et le lendemain une sirène. Ici, elles incarnent une star du rock, une cowgirl, Michel Drucker, un journaliste sexiste et rempli de mépris de classe,... Elles refont une entrée en hélicoptère, un épisode de l'émission Champs-Elysées... On y retrouve dans tout ça quelque chose qui ne s'interdit rien, quelque chose qui va jusqu'au bout et qui fait plaisir. Quelque chose qui donne envie de partager la scène, d'y mettre de la voix et du corps avec ces femmes qui prennent la lumière, qui prennent le micro et qui nous invitent à prendre la place avec elles.
Sang pour sang est-il une façon de questionner le terme de "culture populaire" ?
La culture populaire est difficile à définir. C'est difficile pourquoi ? Parce que celle-ci ne peut pas être mise dans une case parce qu'elle est voué à changer, évoluer avec la société. La culture populaire est comme son nom l'indique populaire, c'est-à-dire qu'elle ressemble au peuple, à la société qui la crée, qui la fait vivre, qui la consomme. C'est ce que j'essaie de questionner dans le spectacle. Johnny, c'est 57 ans de carrière d'une société qui a évolué. L'idée n'est pas de tout mettre à la poubelle mais bien de se questionner sur ce qu'on nous lègue, sur ce qui a été fait avant nous et pourquoi. Je ne pense pas qu'il y ait de bonne ou de mauvaise réponse à cette question. Chacun·e a sa réponse et celle-ci est la bonne. Comme je le disais plus haut, finalement plus c'est intime et personnel plus cela deviendra universel. Je pense que la culture populaire, au sens noble du terme, nous appartient et qu'elle nous touche parce qu'elle évolue avec nous. J'aimerais pouvoir dire, un jour "culture populaire" sans y rajouter "au sens noble du terme". Que nous puissions aimer, consommer ce que nous souhaitons sans avoir à cacher une partie de nous et sans pour autant tout accepter.